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De leurs propres ailes

©Illustration : Laurent Duvoux

Ils ont la vie devant eux mais doivent repartir de zéro. Depuis mars 2019, à la demande du Département, l’association Le Lien accompagne des adolescents migrants vers l’autonomie.

Ce fut un vacarme qui s’élança d’un bond, monta en crescendo, avec des éclats de voix aigus. On hurlait, on aboyait, on trépignait ». Nez dans le dictionnaire, les garçons sont absorbés dans cette description tirée du roman Madame Bovary, de Flaubert.  « Mais ce ne sont pas les chiens qui aboient ? », s’étonne l’un d’entre eux. « Une voix aiguë c’est une voix petite (sic), comme la tienne ? », demande un autre à l’enseignante, amusée. Ces séances, calquées sur le rythme scolaire, se déroulent quatre fois par semaine au pôle départemental Léonard-de-Vinci de Courbevoie. « De nos trois groupes de remise à niveau, c’est le plus avancé. Ils savent lire, écrire et compter mais on essaie de les emmener un peu plus loin, vers un niveau équivalent à la cinquième », détaille Aurélie Cedolin qui « les fait aussi beaucoup parler » afin de développer leur aisance à l’oral. Au premier rang, Abudramane, dix-sept ans, longue silhouette et fine raie dans les cheveux, s’applique. À son arrivée, des tests en centre d’information et d’orientation ont montré la nécessité d’une remise à niveau. « En Côte d’Ivoire, je me suis arrêté en troisième. J’avais perdu les notions de base et même si là-bas nous parlons français, l’accent n’est pas du tout le même », raconte celui qui, comme, les autres jeunes de son âge, ne quitte jamais son téléphone, posé près de lui sur la table mais éteint, à la demande de l’enseignante. « On essaie de leur montrer les bonnes attitudes d’apprentissage : pas de téléphone, pas de casquette en classe et l’heure c’est l’heure, souligne cette dernière. Tous n’aiment pas forcément l’école mais ils savent qu’ils n’ont pas le choix : après s’être battus pour arriver ici, maintenant ils se battent pour s’intégrer. »

Des cours de remise à niveau sont dispensés au pôle départemental Léonard-de-Vinci.©CD92/Julia Brechler
©CD92/Julia Brechler

Contre la montre

Rappeler les règles sans inhiber, rassurer sans déresponsabiliser pour favoriser l’adaptation rapide à la société d’accueil : c’est l’approche adoptée par Le Lien auprès des mineurs non accompagnés (MNA). Depuis mars 2019, cette association d’insertion héberge et suit cent cinquante jeunes, placés par le juge des enfants auprès du Département. En s’adressant au Lien, les Hauts-de-Seine se sont associés aux Yvelines, où l’association intervient depuis six ans déjà auprès de ce public, avec de bons résultats. Les nouveaux venus étant âgés de seize ans et demi, en moyenne, l’équipe pluridisciplinaire dispose d’un temps limité, avant leur majorité, pour développer leur autonomie tant sur le plan sanitaire que social et éducatif. «Nous essayons de poser les bases, les fondations, pour les rendre autonomes le plus vite possible, tout en leur offrant un accompagnement suffisamment étoffé, avec des interlocuteurs capables de répondre à leurs questions ou à leurs angoisses », résume Edwige Batteux, directrice enfance et jeunes majeurs du Lien, pour qui ces jeunes sont d’abord des « survivants » : « Certains ne sont pas faciles à gérer. Beaucoup d’adultes les ont trahis par le passé, la plupart ont subi des violences physiques, morales, parfois même sexuelles. Il faut donc les apaiser et obtenir leur adhésion.» Le Lien travaille parallèlement à reconstituer leur identité administrative, beaucoup de « papiers » s’étant perdus, en cours de route, d’autres étant des faux. Selon leur profil, ils sont hébergés dans des établissements hôteliers « privatisés » par l’association, à Clichy et Malakoff – équipés chacun d’un restaurant, de permanences et de bureaux d’entretien – ou en appartement, sous la supervision d’un adulte, pour les plus jeunes ou les plus fragiles. Des logements en semi-collectivité qui, bien au-delà d’une mise à l’abri, se veulent le socle de leur reconstruction.

L’hébergement dans des appartements partagés, sous la supervision d’un adulte, favorise l’apprentissage des codes sociaux.©CD92/Julia Brechler

Dans le F5 que partage Abudramane avec cinq autres garçons, à deux pas du pôle Léonard-de-Vinci, chacun prépare le repas et s’occupe des tâches ménagères à tour de rôle. « L’idée c’est que le quotidien serve de support aux apprentissages, les tâches ménagères mais aussi la construction d’un budget ou la découverte des codes sociaux », explique Ferdinand Essis, le « maître de maison », qui passe la soirée et la nuit sur place. Une présence rassurante et une manière de poser un cadre pour que le « chahut reste positif ». L’adulte veille par ailleurs à la bonne prise de médicaments pour certains. Il surveille leur équilibre alimentaire et leur fait découvrir de nouveaux plats comme le couscous « qui n’a pas du tout le même goût » que l’attiéké ivoirien à base de manioc, tranche Abudramane. Pendant que le repas mijote, sur fond de journal télévisé, la discussion s’engage sur les sujets les plus variés. « L’autre jour ils m’ont demandé pourquoi les films sortaient le mercredi en France ! », confie Ferdinand, qui, pour satisfaire leur curiosité, avoue consulter parfois un célèbre moteur de recherche. Autour de la grande table où chacun a sa place attitrée, à l’heure du dîner s’invite une fois par mois l’éducatrice qui les suit individuellement. La soirée se finit alors autour d’un jeu de société.  « On cuisine ensemble, on regarde la télé ensemble, on discute. On se fait confiance et on s’entraide. Pour moi, c’est comme une famille », explique Abudramane. Le jeune homme a quitté la Côte d’Ivoire il y a trois ans maintenant. Des champs de canne à sucre du Burkina Faso, « nourri mais pas payé », au Niger, où il a mené une vie d’enfant des rues, à la Libye et enfin à l’Italie, à bord d’un bateau de fortune, il a ensuite vécu un périple vers l’Europe dans l’espoir d’une vie meilleure : « aller à l’école, avoir un travail ».  Au Lien, ce projet prend forme. Cette stabilité nouvelle lui a aussi permis de renouer avec le football, sa grande passion, et il s’entraîne le week-end au sein d’un club.

Apprenti cherche patron

Après plusieurs mois de cours d’alphabétisation, le jeune homme est à un tournant : à la rentrée prochaine, il espère commencer une formation par apprentissage. Le Lien encourage en effet ses protégés à s’engager dans des cursus professionnalisants – l’autonomie financière étant l’une des clés du droit au séjour. « Beaucoup d’artisans nous disent, dans un premier temps, ne pas vouloir d’apprentis “car trop d’expériences se sont mal terminées”. Mais quand ils ont nos jeunes en observation, ils les trouvent ponctuels, respectueux, à l’écoute et ils se rendent compte à quel point ils ont envie d’apprendre. Ils changent alors d’avis ! », témoigne Edwige Batteux. Dans des secteurs en tension, où certaines entreprises ferment faute de repreneurs, ces adolescents font même figure de relève. Ni menuisier, boulanger ou chaudronnier, comme ses copains, Abudramane vise le domaine de l’énergie et s’apprête à suivre une « prépa » afin de se donner toutes les chances de trouver une entreprise. Pour terminer son CAP dans les meilleures conditions, il pourra en outre, après ses dix-huit ans, solliciter auprès du Département un contrat jeune majeur, de façon à ne pas couper trop vite le cordon avec le Lien. Avant, diplôme en poche, de prendre son envol. 

Pauline Vinatier

« D’où qu’il vienne un jeune doit être pris en charge »

Marie-Laure Godin, vice-présidente en charge des affaires sociales, des solidarités et de l’insertion

Dans quel contexte sont accueillis les mineurs étrangers ?

L’ Aide sociale à l’enfance est une mission du Département. S’il est avéré qu’il est mineur et privé de la protection de sa famille, d’où qu’il vienne un jeune doit être pris en charge. Or depuis quatre ans, nous sommes confrontés à un afflux massif des mineurs étrangers non accompagnés. Les effectifs ayant plus que triplé depuis 2015, nos services risquaient l’asphyxie. 

Comment sont gérées les arrivées massives ?

Une étape importante a été, en juillet 2018, la décision de centraliser l’évaluation de la minorité et de l’isolement dans une cellule unique installée à Nanterre, dotée d’un personnel plus nombreux et mieux formé. En l’attente de la décision de placement, l’évaluation ainsi que la mise à l’abri sont plus rapides et se déroulent dans de meilleures conditions.

Que fait-on pour les accompagner ?

Afin qu’il y ait un minimum voire plus du tout de jeunes livrés à eux-mêmes et pour pallier le manque de places en interne, des partenariats sont noués avec des associations spécialisées reconnues. Depuis 2019, 375 places ont été créées et 250 supplémentaires sont prévues à la rentrée. Par devoir de solidarité, nous passons aussi des contrats jeunes majeurs avec ceux qui ont atteint leur majorité.

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