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Les itinéraires de vie du bus des femmes

Photo : CD92/Stéphanie Gutierrez-Ortéga

À l’initiative des Départements des Hauts-de-Seine et des Yvelines, le Bus santé femmes propose entretiens de prévention, dépistages, écoute et conseils de vie.

©Pinel

À deux pas du métro Vanves-Malakoff, non loin d’une école et d’une crèche, le Bus santé femmes s’apprête à stationner dans un lieu de fort passage. L’équipe espère ainsi croiser le chemin de nombreuses femmes. Reste à la conductrice une formalité avant d’immobiliser son véhicule rose et blanc : déloger une moto et une voiture. « C’est loin d’être comme sur une ligne régulière, il y a souvent des surprises », sourit Janis Leblanc, qui fait jouer sa fibre sociale avec cette mission inhabituelle. « Dès que j’ai eu connaissance de cette action, j’ai postulé. J’ai toujours été attirée par le milieu de la santé, j’ai même passé le diplôme d’aide-soignante. Ça me donne le sentiment de participer à une bonne cause, raconte-t-elle. Et puis je suis une femme, moi aussi, en cas de coup dur, j’aimerais que quelqu’un puisse m’aider ! » Au milieu des professionnels de santé et de l’équipe de l’Institut, déjà reconnu pour son action éducative avec le réseau des Écoles des femmes, elle détone dans son uniforme vert. « Les gens sont surpris, ils veulent savoir ce que je fais là ; ça aide à entrer en relation ». Aux côtés de la Région Île-de-France, la RATP est en effet un des partenaires de ce projet créé par l’Institut des Hauts-de-Seine avec les Départements des Hauts-de-Seine et des Yvelines. L’idée est d’aller au-devant de celles, encore trop nombreuses, qui ne peuvent pas ou n’osent pas aller consulter un professionnel de santé ou du social, en proposant, partout sur le territoire, une première prise de contact gratuite, anonyme et sans rendez-vous, pour inciter les femmes à poursuivre ensuite leur parcours de soins ailleurs.

La tournée alterne étapes en ville et en secteurs péri-urbains et ruraux.©CD92/Stéphanie Gutierrez-Ortéga

Banquettes grises confortables, égayées par des orchidées roses, vitres tapissées d’affiches de prévention pour le 3919, le numéro d’appel d’urgence pour les femmes victimes de violences : à l’intérieur du véhicule tout a été pensé pour rassurer et mettre en confiance. À la place de la barre de maintien, où s’agrippent d’ordinaire les passagers au centre du bus, se trouve désormais l’espace d’accueil et d’orientation. « Je connaissais le principe des dispositifs mobiles mais c’est bien la première fois que je vois un bus s’adressant aux femmes dans leur ensemble, c’est innovant, apprécie une nouvelle venue, café à la main profitant de « l’ambiance chaleureuse et intime ». D’avant en arrière, le véhicule a été divisé en quatre cabines d’entretien, insonorisées pour garantir la confidentialité. Dans l’une d’entre elles, deux visiteuses, casque sur les oreilles pour l’une, nez dans la visionneuse pour l’autre, sont concentrées sur le test d’audition et de vision supervisé par l’infirmière. Plus loin les attendent un médecin, une travailleuse sociale et une psychologue, cette dernière alternant ses permanences avec un avocat et un officier de police, en ville, et de gendarmerie, dans les zones les moins denses. « En plus du conseil départemental de l’ordre des médecins, nous avons un partenariat avec l’ordre des avocats des Hauts-de-Seine et des Yvelines ainsi qu’avec la direction départementale de la Sécurité publique. L’intérêt est d’être orientés vers des professionnels de la commune qui, eux-mêmes, pourront rediriger les femmes vers les structures les plus proches de chez elles », explique Virginie Lahaussois, responsable du dispositif pour les Hauts-de-Seine.

Le fait d’être dehors, dans un bus, dédramatise le côté protocolaire que peut prendre une visite chez le médecin ou à l’hôpital.

Pour contrôler diabète ou cholestérol, une goutte de sang et quelques minutes suffisent à Judith Ouanounou. Place ensuite à la discussion. « Alors que certaines se contentent du dépistage, d’autres auront besoin d’être rassurées ; leurs questions dépendent beaucoup de la qualité du suivi dont elles disposent par ailleurs. Dans tous les cas, on prend le temps de parler et elles le ressentent, et comme tout est anonyme, elles ont moins peur du jugement », explique l’interne en médecine. Ce moment d’échange ne se substitue pas à une vraie consultation médicale mais peut la précéder et la compléter. Non loin de là, dans l’habitacle du travailleur social, Céline Caparros s’entretient avec Florence, inquiète pour sa nièce. « Elle pensait que la mairie n’avait pas voulu l’inscrire à la cantine ;  en fait, l’enfant présente une allergie pour laquelle un protocole particulier doit être mis en place. Cela implique d’aller voir un médecin. »

Femme parmi les femmes, Janis Leblanc a troqué les lignes régulières de la RATP pour cette mission peu ordinaire.©CD92/Stéphanie Gutierrez-Ortéga

Ouverture de droits

Officiant habituellement à Issy-les-Moulineaux, au service des solidarités territoriales du Département, la chargée de prévention connaît bien l’offre de soins et oriente Florence vers l’espace santé Simone-Veil d’Issy, où sa nièce pourra effectuer ces formalités gratuitement. « Ma nièce est arrivée de l’étranger il y a seulement quinze jours et n’a pas encore de couverture santé ; son père n’aurait pas eu les moyens de payer la consultation », explique la Vanvénne, soulagée. Au cours de la journée, Céline Caparros réglera plusieurs cas d’ouverture de droits, conseillera une femme en burn out et une autre sur un problème d’autorité parentale, remettant à chaque fois une liste de « lieux ressources » établie avec la commune. Dehors et malgré le froid vif, la coordinatrice, Joséphine Pivain, distribue des prospectus aux passantes. Le dépistage réserve des surprises à Naïma, entrée voir le médecin pendant sa pause déjeuner : « J’ai un peu trop de cholestérol, je ne m’en étais pas rendue compte car quand je consulte, souvent ce n’est pas pour moi, mais pour mes enfants. On se néglige », sourit la quadragénaire, mère de trois enfants. Avec la psychologue, Nadine Dalman, c’est d’eux, surtout, dont elle a parlé et de son sentiment d’être parfois dépassée, entre le grand « qui fait sa crise d’adolescence », le petit et leur père « qui n’est pas vraiment dans une posture d’autorité ». « La grande préoccupation des femmes que j’ai rencontrées jusqu’ici c’est l’avenir de leurs enfants, ce sont souvent des femmes seules avec leurs problèmes. Même si je ne résous rien, s’exprimer leur fait du bien et réduit leur anxiété. Elles partent plus légères, tranquillisées », explique la psychologue.

Les visiteuses sont reçues dans un cadre chaleureux et confidentiel.©CD92/Stéphanie Gutierrez-Ortéga

Ville et campagne

Même véhicule, autre lieu. Pour se rendre à Maule dans les Yvelines, le bus a dû traverser la plaine de Versailles, longer des forêts, descendre et remonter des vallons… Évitant les ruelles du village, Hiba, qui conduit en alternance avec Janis, s’est garée sur le parking de la salle des fêtes.  L’équipe a ensuite déroulé ses tapis devant les entrées du véhicule et installé une table, où les femmes remplissent le questionnaire anonyme, destiné à mieux connaître leurs besoins. « Le bus a vraiment son intérêt en milieu rural, où l’éloignement géographique peut faire obstacle à l’accès aux soins et aux droits », juge Isabelle Russo, responsable du dispositif dans les Yvelines. La commune de 6 000 habitants dispose de services de base mais se trouve à près de quarante kilomètres de Rambouillet et des services sociaux du Département. Autre point fort, l’anonymat. « Grâce aux vitres opaques, personne ne sait que vous êtes dedans et ni qui vous consultez. À la campagne où tout le monde se connaît, c’est important », poursuit Isabelle Russo. À l’intérieur, Maître Erline Guerrier, avocate au barreau de Versailles, se tient prête à intervenir sur les problèmes de violences, auxquelles elle se dit particulièrement sensible, mais également sur les sujets les plus divers : problèmes de voisinage, habitation, divorce. « En dehors des points d’accès aux droits proposés par la mairie, tous les deux mois, ici, les gens qui n’ont pas beaucoup de moyens doivent se déplacer au palais de justice pour recevoir une aide, c’est donc une action de proximité intéressante », estime-t-elle. Venue en reconnaissance, directrice du centre communal d’action sociale (CCAS) de la ville, Éloïse Martin, s’est, elle, contentée d’un passage chez l’infirmière. « Ma vue est bonne et j’entends bien, c’est déjà pas mal ! », lance-t-elle, plutôt conquise par le concept : « Le fait d’être dehors, dans un bus, dédramatise le côté protocolaire que peut prendre une visite chez le médecin ou à l’hôpital. Le bus propose aussi un accueil immédiat, alors qu’en temps normal, les gens que je côtoie au CCAS doivent parfois attendre trois semaines avant de décrocher un rendez-vous ! » Le plus souvent, deux passages sont prévus à chaque étape, afin de donner une seconde chance à celles qui auraient passé leur tour.  À Vanves, Nicole, en quête de conseils pour sa succession et Anny, préoccupée par la curatelle d’un proche, comptent ainsi revenir consulter l’avocate deux jours plus tard. Peut-être en profiteront-elles pour passer voir le médecin ou la travailleuse sociale ? L’équipe constate qu’entrées « pour cinq minutes », bien des femmes ressortent souvent une heure plus tard. 

Pauline Vinatier

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