Lefebvre Claude (1632-1675). Versailles, ch‚teaux de Versailles et de Trianon. MV2185.
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La passion des arts selon Colbert

Le musée du Domaine départemental de Sceaux célèbre les 400 ans de la naissance du créateur des lieux. L’exposition : Les Colbert, ministres et collectionneurs est à découvrir jusqu’au 12 avril.

François Verdier, Ricordo de la coupole de la chapelle de Sceaux, musée du Domaine départemental de Sceaux.©CD92/Pascal Lemaître

L’année Colbert avait commencé à Sceaux par un portrait de groupe, celui du clan Colbert dessiné en perspectives multiples par les nombreuses gravures prêtées par Joseph de Colbert, descendant de cette « famille d’influence » qui donna, de 1660 à 1720, quelques-uns de ses plus grands dignitaires au royaume de France. Avec Les Colbert, ministres et collectionneurs, l’angle du regard porté sur eux se modifie sensiblement : il ne s’agit plus seulement de leur reconnaître leur juste place dans l’histoire de France, mais de montrer leur importance dans celle de l’art. À commencer par la figure de Jean-Baptiste, le Grand Colbert, créateur du domaine de Sceaux à partir de 1670. Preuves matérielles à l’appui, présentées sur les deux étages principaux du château grâce à la participation exceptionnelle du Musée du Louvre, de la Bibliothèque nationale et du Château de Versailles.

Avant de fonder le sien, Jean-Baptiste Colbert (1619-1683), issu d’une famille de marchands et de banquiers de Reims et de Troyes, est membre du « clan » de Michel Le Tellier, chancelier de France – le père du futur marquis de Louvois qui prendra sa succession à la tête du gouvernement du royaume. Et c’est ce même Le Tellier qui présente Colbert au premier ministre Mazarin. Symbole héraldique des Colbert, la couleuvre (en latin : coluber) se lovait sous les rayons du soleil… 

 « Louis XIV faisait à Colbert une confiance aveugle. À bon droit car ce qui passionnait Colbert avant tout, c’était l’État. On a prêté à Louis XIV la formule “L’État c’est moi”, mais elle s’applique presque mieux à Colbert, qui était une machine à organiser et gérer la France. », explique Dominique Brême, directeur du domaine départemental de Sceaux.  Le même renversement des hiérarchies semble s’appliquer au domaine artistique, celui des collections d’art, royales ou privées, comme celui des commandes qu’on dirait aujourd’hui publiques. Après François Ier, les rois de France ne collectionnaient plus ou presque. C’est au cardinal Mazarin, successeur du cardinal de Richelieu dans ses fonctions proprement éminentes, que la France doit le renouveau de ce goût ancien pour les arts. Premier « grand collectionneur de l’âge classique » d’œuvres d’art, de meubles précieux, de monnaies et médailles, de livres et manuscrits – rôle dans lequel il investit considérablement – Mazarin confie au fidèle Colbert l’inventaire et la garde de son patrimoine pendant la Fronde et son exil momentané. Or, si chacun sait que l’appétit vient en mangeant, les goûts se développent en fréquentant, et Colbert, influencé par ceux de son maître, le suivra dans la carrière privée tout en contribuant à l’enrichissement des collections nationales. 

Annibal Carrache, Le Christ et la Samaritaine, Budapest, musée des Beaux-Arts.© of Budapest Museum of Fine Arts.

Le luxe à la campagne

Quand il achète la terre de Sceaux en 1670 – idéalement située entre Paris et Versailles – Jean-Baptiste Colbert est l’homme le plus puissant du royaume. Mazarin, à sa mort en 1661, l’a remis entre les mains du roi comme on remet la clé d’un trésor. D’autant que le Grand Colbert a sérieusement contribué à la disgrâce – suivie d’une condamnation et d’un emprisonnement à vie – de Nicolas Fouquet, le surintendant des Finances, personnage éclatant qui est à son successeur ce que la lumière est à l’ombre. « Le goût de Colbert, écrit Jean Villain dans La Fortune de Colbert (1994), le pousse d’instinct à l’épargne plutôt qu’aux dépenses somptuaires. » Ce qui ne signifie pas que le beau château qu’il fait construire en deux ans – et qui n’a rien à voir sinon l’emplacement avec le château actuel du milieu du XIXe siècle – soit un château modeste. C’est un château prudent, propre à ne pas défier le Roi. Dominique Brême : « Le château comprenait par exemple un escalier et trois coupoles peints par Le Brun, dont nous reste celle du Pavillon de l’Aurore. Charles Le Brun, né comme Colbert en 1619, premier peintre du roi, avait travaillé pour Fouquet à Vaux-le-Vicomte. On dit souvent que Louis XIV a “récupéré” pour Versailles les artistes de Fouquet, comme Le Vau, Le Brun ou Le Nôtre, mais ils sont passés chez Colbert entre temps… » Charles Le Brun donc, André Le Nôtre pour la conception et le tracé des jardins, Claude Perrault pour la construction d’une partie des bâtiments, Jean-Baptiste de La Quintinie pour la création du jardin potager sont les têtes de chapitre d’un Who’s Who de la passion des arts selon Colbert. Dans l’exposition, tableaux, gravures et dessins préparatoires en rappellent l’importance, ainsi que celle des autres artistes de premier plan qu’il a aimés et collectionnés. Le déploiement du domaine artistique royal éclate, lui, dans le grand tableau attribué à Nicolas Loir : Allégorie des Arts à la gloire de Jean-Baptiste Colbert.

« Jean-Baptiste Colbert est un personnage assez fascinant, reconnaît Dominique Brême. Madame de Sévigné l’avait surnommé le Nord en raison de sa froideur. Mais le Nord, c’est aussi ce qui donne la direction… » Difficile aujourd’hui d’imaginer l’étendue de son influence. Des années soixante du Grand Siècle jusqu’à sa mort en 1683, il est, pour reprendre la formule popularisée par Games of Thrones, « la main du roi » dans toutes les affaires de l’État. À la fois et sans pousser trop loin l’anachronisme, ministre de l’Économie, des Finances et du Budget, de la Culture, du Commerce et de l’Industrie, de l’Aménagement du territoire et de la Marine – car il faut bien que les marchandises circulent. Et l’on en oublie sans doute. Dominique Brême : « Colbert insiste beaucoup sur l’industrie du luxe pour rééquilibrer la balance du commerce : exporter le maximum de produits à grand prix et importer au minimum. Le colbertisme, c’est-à-dire l’interventionnisme d’État et le protectionnisme économique, est d’ailleurs une chose dont il est encore aujourd’hui beaucoup question. Colbert a été le farouche défenseur de l’exportation de la grandeur de la France à travers le mobilier, les tapisseries, le vêtement donc les étoffes. Avec la création des manufactures, comme les Gobelins ou Saint-Gobain. Il crée également les académies d’architecture, de musique, de danse, qui sont des institutions qui existent encore aujourd’hui. » 

Plat aux armes de Jean-Baptiste Colbert, faïence de Delft, collection particulière.© Philippe Fuzeau.

Ministres et collectionneurs

Tel pouvoir, telle collection ? Eh bien, pas exactement, et c’est l’un des enseignements de cette exposition rare : il y a derrière le mur du Nord des espaces secrets que sa collection personnelle met en valeur. Une table de Pierre Gole, en marqueterie de laiton, d’étain, d’ivoire et d’écaille de tortue, porte les initiales de Jean-Baptiste Colbert et de son épouse Marie Charron de Ménars ; elle ressuscite, du moins pour le temps de l’exposition, l’atmosphère familiale au domaine de Sceaux. De Mazarin, Colbert tient la passion intime des médailles, des monnaies et des livres. À sa mort, l’inventaire de la bibliothèque colbertine recensera 22 000 livres imprimés, reliés en maroquin rouge marqué de la couleuvre, plus de 8 000 manuscrits dont l’exceptionnel Sacramentaire de Figeac, livre de messe contre les invasions normandes composé au XIsiècle.

Changement de génération avec Jean-Baptiste Antoine, fils Colbert et marquis de Seignelay, qui fut comme son père secrétaire d’État à la Marine. Et changement d’ambiance : à l’austère succédait l’ostentatoire, si l’on en croit les témoignages de l’époque. Seignelay poursuit l’aménagement du domaine paternel, fait creuser le Grand Canal, confie à Jules Hardouin-Mansart – premier architecte du Roi et l’un de ceux de Versailles – la réalisation de l’Orangerie, dont il use comme d’une galerie d’exposition pour ses collections de sculptures et de peintures ; cette dernière passant à la fin du XVIIe siècle pour « la plus belle que l’on pût voir à Paris, en dehors de celle du roi ». La Marine tient une place particulière – et spectaculaire – dans ses commandes et acquisitions. Jean Bérain et Pierre Puget imaginent les décors des grands vaisseaux de la Royale, conçus comme des palais armés et flottants, dont on peut voir une maquette. Une tenture illustre les Attributs de la Marine, série de tapisseries demeurée partielle à la mort prématurée du marquis en 1690, sans doute emporté par une maladie de cœur avant que sa veuve n’y fasse remplacer les armes des Colbert par celles de son nouvel époux. Les autres Colbert tiennent leur rang, l’un des premiers de France. Ministre et collectionneur itou, Édouard Colbert de Villacerf, surintendant des Bâtiments du Roi, apporte des bustes impressionnants sculptés dans le marbre par Martin van den Bogaert et François Girardon, et un grand portrait peint par Pierre Mignard. Colbert de Croissy et son fils Colbert de Torcy, les descendants des uns, les collatéraux des autres, dont un certain nombre de prélats, parachèvent le domaine de l’exposition. Ici un portrait signé d’Hyacinthe Rigaud, là des objets de la vie quotidienne poussés au rang d’objets d’art, « montrent que la couleuvre ne dédaignait aucun lieu où étendre son empire… » Et rappellent, ce qui n’est peut-être pas inutile à notre époque éphémère et frileuse, que l’histoire de l’art est avant tout celle du temps long et de la commande publique. 

Didier Lamare
Domaine départemental de Sceaux, de 13 h à 17 h. 
Informations pratiques : domaine-de-sceaux.hauts-de-seine.fr

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