Le régisseur de tournée Pascal Coquel et le chanteur Claudio Capéo invités du programme court Ma plus belle histoire de scène. © DR
Posté dans Reportage

La vie digitale de La Seine Musicale

Depuis un an, la musique continue de vivre malgré les rideaux de scène baissés. Nouveaux contenus, techniques inventives, dispositifs adaptés : tour d’horizon, en compagnie des principaux acteurs, de cette accélération numérique.

À La Seine Musicale, la production de spectacles et les missions éducatives cohabitent et se combinent au sein des mêmes structures. On y multiplie depuis quatorze mois les innovations, avec le double sentiment de faire le dos rond et d’inventer l’avenir. Le chanteur Philippe Jaroussky, fondateur de l’académie musicale portant son nom qui forme de jeunes enfants et perfectionne des artistes en devenir, demeure optimiste et prudent : « J’espère que la flamme de la culture va se rallumer très vite, qu’on pourra y avoir accès de nouveau. J’espère qu’on ne va pas s’habituer à cette nouvelle vie où l’on va travailler avant de rentrer manger chez soi en ayant peur des autres… »

En attendant, chacun a pris le temps de réfléchir à comment poursuivre au mieux une mission bousculée par les soubresauts de la pandémie. Mélissa Saint-Fort est directrice marketing, communication et partenariats à La Seine Musicale. Elle a multiplié les initiatives audiovisuelles pour célébrer les concerts qui n’ont plus lieu : « À La Seine Musicale, nous ne sommes légitimes et intéressants que si l’on parle du live, qui est un sujet qui n’est quasiment jamais traité dans les médias puisque les artistes sont en général en promo pour parler de leur actualité album ». Le programme court vidéo diffusé sur TF1 Ma plus belle histoire, c’est vous, et son pendant numérique Ma plus belle histoire de scène braquent les projecteurs sur la relation quasi fusionnelle entre les artistes, leurs équipes et leur public. Tout comme le projet #Retour au live incitant aux témoignages en cascades sur les réseaux sociaux. « On a voulu juste transmettre de l’émotion, de l’espoir, l’envie de se retrouver. C’est l’axe choisi parce que nous sommes une salle mi-privée mi-publique, nous sommes aussi producteurs et nous sommes impliqués dans les choix artistiques et techniques. En ce moment, tout manque à tout le monde ! L’artiste, ses équipes, le public : c’est un vrai triangle, il manque une variable à chacun dans l’équation ». Le podcast audio Emportés par la scène, un format long de 30 minutes rare dans une époque que l’on dit soumise au zapping et à la tyrannie des images, creuse la question comme jamais. Depuis décembre, 23 artistes, série en cours, sont passés se confier dans les RiffX Studios : une structure privée au sein de La Seine Musicale, dirigée par Christophe Briquet – son franc-parler, son accent corse et une fine connaissance du métier – qui accueille nombre de ces nouveaux contenus numériques, tout en maintenant ses activités dans le respect des protocoles mis à jour régulièrement. « Dans mon domaine, affirme Christophe Briquet, il n’y a pratiquement aucun endroit au monde comparable à La Seine Musicale, avec autant de genres et d’activités mélangées : une répétition ici avec un musicien baroque, de l’autre côté les Stones, Indochine et Chantal Goya… Chez nous, il y en a pour tous les goûts. C’est un lieu d’enregistrement et de répétition, de musique classique et de musique actuelle, avec de temps en temps de l’événementiel. Ce qui est important, c’est de faire vivre ce lieu ». Les générations s’y croisent, celles des récentes Victoires de la musique filmées à La Seine Musicale : Yseult, Hervé, Claudio Capéo, Gaël Faye, celles des aînés bien établis, Bénabar, Gaëtan Roussel, Ibrahim Maalouf, même Philippe Jaroussky est passé « à confesse », en voisin. Quelle que soit la formule, les émotions convergent. « Les spectateurs et les équipes parlent du frisson automatique et incontrôlable, poursuit Mélissa Saint-Fort, de ce moment qui nous émeut tous, quand l’intensité musicale monte, quand la lumière s’éteint, ou se rallume, c’est assez personnel mais c’est vraiment la notion de partage. Pour l’artiste, c’est parfois différent mais à chaque fois, c’est une expérience unique que vous ne revivrez jamais, qui n’est pas comparable avec de la musique enregistrée ou derrière un écran. »

© Claude Almodovar

Révolutions numériques

Se pourrait-il qu’une fois les salles rouvertes avec leur public en transe, ces nouveaux contenus numériques puissent venir enrichir le spectacle vivant ? En proposer une version « augmentée », comme on le dit de la réalité, en inventant des prolongements numériques à l’expérience du concert ? Directrice artistique et musicale d’Insula orchestra, fondé en 2012 grâce au soutien du Département, Laurence Equilbey mène depuis une politique audiovisuelle particulièrement dynamique. C’est un peu dans les gènes de cette « romantique 2.0 » : « Le média numérique est un compagnon de route très important du spectacle vivant, il ne s’y oppose pas, il éclaire le chemin, il peut aider l’inclusion des publics, donner des clés de lecture pour un concert ou un spectacle. Paradoxalement, cette crise a aidé le milieu à évoluer dans le sens de l’innovation. Je pense même que cela pourra aller beaucoup plus loin assez vite. »

Les premières expériences ont réussi à sauver des projets qui allaient disparaître dans le trou du souffleur… En leur ouvrant des horizons inattendus. Ainsi la Neuvième Symphonie de Beethoven, transformée en « symphonie dans tous ses états » – c’est-à-dire avec des dispositions d’orchestre différentes pour chacun des mouvements : une exploration grandeur nature du sujet de thèse de Yann Breton, chargé de recherche, qui aurait été impossible à réaliser en situation de concert. Pour le projet Schumann, La Nuit des Rois, annoncé pour mai, Antonin Baudry – le réalisateur du film Le Chant du loup – va mêler la vidéo au thriller politique, monté sur scène autour d’œuvres méconnues de Robert Schumann. Et si décidément rien ne va, un plan B numérique est prévu. L’écran géant du parvis – le plus grand d’Europe – sera sollicité pour des concerts donnés en direct et des archives, comme le Magic Mozart revu par Decouflé à voir durant les portes ouvertes de La Seine Musicale en juin 2021. Laurence Equilbey : « La crise du Covid a précipité l’énergie nécessaire à ce que La Seine Musicale se dote d’une nouvelle plateforme numérique que nous sommes en train de construire avec le Département, essentiellement sur le contenu de l’auditorium Patrick-Devedjian, avec un accompagnement numérique et immersif dans les espaces publics, à l’horizon de l’été 2022. Les captations deviennent très importantes pour le grand public, mais elles n’ont de sens que si le spectacle vivant existe parallèlement. »

 

Paradoxalement, cette crise a aidé le milieu du spectacle vivant à évoluer dans le sens de l’innovation.

Laurence Equilbey

 

À La Seine Musicale, pendant les affaires sanitaires, les affaires pédagogiques continuent ! La Maîtrise des Hauts-de-Seine, sous la direction de Gaël Darchen, partage avec l’Académie musicale Philippe-Jaroussky une mission auprès des jeunes enfants. Les Jeunes Apprentis de l’Académie naviguent à vue entre autorisation de présence et cours en visioconférence – deux mille heures cumulées depuis un an ! Les choristes de la Maîtrise, qui est aussi le chœur d’enfants officiel de l’Opéra de Paris, s’adaptent aux protocoles de distanciation et aux annulations de spectacles. « On poursuit le travail sur des productions dont on craint qu’elles n’aient pas lieu, convient Gaël Darchen, parce qu’il est très important pour les enfants de continuer à répéter, dans la perspective de la réouverture des salles. Sinon, il y aura une génération d’enfants qui tomberont des nues face aux difficultés qui sont celles du métier que l’on exerce. Mais cette situation est très dure pour les enfants. » Sans oublier le recrutement difficile des prochaines générations de maîtrisiens : « Je me mets à la place des parents : ce n’est pas la première idée qui vient à la tête des familles… » La mise en ligne de l’opérette Phi-Phi, par le chœur d’adultes Unikanti, contribue ainsi au développement des captations considérées comme des outils de communication pédagogique.

Magic Mozart… concert spectaculaire ! Insula orchestra revu par Philippe Decouflé.© Julien Benhamou
L’école audiovisuelle SAE Institute Paris est partenaire de l’Académie musicale Philippe Jaroussky.© Valerie Lanata
Les 36e Victoires de la musique en février 2021 à La Seine Musicale.© Nicolas Grosmond

Adaptations pédagogiques

L’Académie musicale Philippe-Jaroussky n’a pas vocation à produire directement des spectacles avec ses jeunes talents – des musiciens adultes en voie de professionnalisation. Cependant la soirée 100 % Beethoven de décembre a été maintenue, sans spectateurs mais filmée. Tout comme les master classes « publiques sans public » qui sont accessibles en ligne. « Il y a chez les musiciens une pression supplémentaire dès qu’on est enregistré, insiste Philippe Jaroussky, et c’est ce que l’on essaie de faire le plus possible avec les Jeunes Talents parce que cela fera partie des choses qu’ils auront le plus à gérer dans leur futur d’artistes. »

Parmi ces « nouveaux contenus », entre sauvetage in extremis et invention d’un format inédit, Je suis Robinson est emblématique du travail de transmission et d’innovation mené au sein d’Insula orchestra par Muriel Prouet, responsable de l’action culturelle de l’ensemble. Au départ, c’est un spectacle de création théâtrale et musicale collective, écrit sous la direction de la comédienne Violaine Fournier et du compositeur Mark Withers, avec des ateliers au sein d’un groupe de demandeurs d’asile, dans les milieux scolaires et les classes des conservatoires. De fermeture en confinement, le projet, enrichi d’illustrations réalisées par Pascal « Robin » Gindre et Mélanie Alpach, s’est métamorphosé en une version numérique accessible en ligne et pour lequel il est question d’une exposition sonorisée dans l’espace public de la grande rue de La Seine Musicale, dès que cela sera possible. Ce qui nous ramène aux espoirs mesurés exprimés par Philippe Jaroussky : « Je pense qu’après une crise comme celle-là il y aura une explosion de vie et que La Seine Musicale devrait profiter de cette envie d’aller au spectacle. Ce qui me rend triste avec l’arrivée des beaux jours, c’est qu’on aimerait finir cette saison non pas sur des fermetures mais par une réouverture. » 

Didier Lamare
Tous les « nouveaux contenus » de La Seine Musicale sont accessibles gratuitement depuis les sites officiels, les plateformes de podcast, les chaînes YouTube et les pages Facebook de chacun des acteurs.
www.laseinemusicale.com

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *