Autos-relais « Halte 24 » 1930, Gouache sur papier, Safa Collection. © Safa Collection / Phot. François Fernandez
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RENÉ CREVEL, UN REVENANT

Jusqu’au 26 mars, le musée des Avelines à Saint-Cloud fait surgir de l’oubli René Crevel (1892-1971), figure emblématique de l’Art déco.

La mémoire de l’art est un curieux labyrinthe où s’égarent des personnalités brillantes, comme si le trop-plein de lumière de leur vivant avait laissé une flaque d’ombre sur leur postérité. Les littéraires appellent cela le purgatoire et c’est de ce territoire de l’entre-deux que le musée de Saint-Cloud fait ressortir celui qui fut clodoaldien des années trente aux années soixante, artiste notable et citoyen de même – qu’il ne faut pas confondre avec son homonyme, l’écrivain « né révolté » auteur de La Mort difficile. De René Crevel peintre, architecte et décorateur, nous découvrons plus de 200 œuvres ; elles traversent tous les domaines d’une époque caractérisée par une ambition d’art total au service du bien-être de chacun, ce dont rend compte le sous-titre de la rétrospective : Confort et utopie, l’esprit Art déco.

Paysage japonisant. 1915, Gouache sur papier. Safa Collection.© RMN-Grand Palais (musée du Louvre) – Safa Collection / Phot. François Fernandez

Le confort de la décoration

Bien qu’il fût peintre très tôt, en autodidacte dès l’adolescence à Fécamp, c’est le métier d’architecte et décorateur qu’apprend René Crevel : avec cette carte de visite, il conquiert la reconnaissance de son époque. À Paris, il dessine dans l’anonymat meubles, tissus d’ameublement et papiers peints, « qu’on s’arrache » dans les Grands Magasins, avant d’être célébré, à partir de 1925, à l’Exposition internationale des Arts décoratifs et industriels modernes. C’est l’âge de raison d’un nouveau style qui, au regard de sa carrière et de sa clientèle, lui convient à merveille. Nous avons oublié aujourd’hui, sous l’influence d’une architecture d’intérieur devenue minimaliste, l’importance du décor mural dans les intérieurs bourgeois. Le livre comptable des interventions de René Crevel dans les appartements privés et pour les enseignes commerciales est déjà impressionnant lorsqu’il est nommé architecte décorateur de la Société des Grands Hôtels. Une « vie de palace » qui ne le coupe pas d’une aspiration moins élitiste à la production en série. Toute une époque de renouveau de l’art décoratif se déploie, chez lui et ses confrères, dans des collaborations de luxe avec, par exemple, les Manufactures de Sèvres et de Limoges. Tandis qu’un peu plus tard, il s’illustre dans un procédé industriel qui aura une descendance féconde : les « meubles montables S.O.S » imaginés bon marché en 1945, en kit et en série, dans le cadre du plan de reconstruction.

Partisan d’un art total, René Crevel incarne parfaitement la riche période de l’Art déco, des années vingt à la Seconde Guerre mondiale

L’utopie de l’architecture

René Crevel s’installe à Saint-Cloud en 1928 dans une maison-atelier dont il avait dessiné les plans quelques années plus tôt. Il y restera jusqu’en 1963 mais ne cherchons pas à la retrouver sur les coteaux : elle a disparu depuis et n’en demeure qu’un article paru à l’époque dans la revue La Construction moderne. Ruhlmann avait masqué Crevel décorateur, se pourrait-il que nous soyons aussi passés à côté d’un autre Le Corbusier ? « Durant toute sa carrière, René Crevel est à la recherche d’une Arcadie aussi poétique qu’insaisissable et ambitionne de concevoir la ville des temps modernes », lit-on dans le parcours de l’exposition. D’autant que, lui aussi passionné par l’automobile dont il pressent l’empreinte à venir – sinon carbone, du moins urbanistique –, il met au point un standard de station-service avec pompe à essence et réalise les premiers « auto-relais » où l’on imaginerait volontiers s’arrêter la Turbotraction de Fantasio. Dans un pays qui a encore du pétrole et toujours des idées, il fonde la société Idées de France pour le « développement des arts appliqués et leur utilisation en procurant du travail aux artistes, artisans d’art et artisans », conçoit des maisons individuelles, construit une cité ouvrière pour les salariés de son ami le Dr François Debat, P-DG des Laboratoires médicaux et pharmaceutiques de Garches, et œuvre avec lui au progrès artistique et social de leurs deux communes. Tout en imaginant un vaste projet d’urbanisme sur les rives de Saint-Cloud dont l’idéalisme utopique ne résiste pas à la guerre.

Peintre de son demi-siècle

Jusqu’à ce que René Crevel quitte Saint-Cloud pour se retirer sous le climat méditerranéen, l’architecture est demeurée son sujet de prédilection. Lui qui n’a cessé de croquer les rivages normands, de décliner son vocabulaire graphique élégant dans des études de projet et des affiches de réclame, exposera moins. L’homme à la sensibilité artistique affûtée devinait-il que son art n’était jamais aussi original que lorsqu’il était appliqué au domaine décoratif ? Les paysages à l’huile ou à l’aquarelle présentées dans l’exposition sont bien de leur demi-siècle, un post-cubisme décoratif qui ne dépare ni ne transcende ceux des petits maîtres ses contemporains. Dans ce cadre, on se permettra de préférer les œuvres de jeunesse. Les paysages cernés de noir à la façon des Nabis, ceux d’inspiration japonaise qui préfigurent, dès les années dix, la peinture sur le motif sauvage que développeront les Canadiens du Group of Seven. Ou bien ces projets de costume et de décor de scène peints en 1917 pour une tragédie grecque prise dans le flamboiement des Fauves. Comme celui de l’Opéra, le fantôme de l’Art déco est bien vivant.

Didier Lamare
René Crevel (1892-1971)
Confort et utopie : l’esprit Art déco.
Saint-Cloud, musée des Avelines, jusqu’au 26 mars.

 

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