« La dérive de certains jeunes vers l’abandon ne doit pas être une fatalité « 

Marcel Rufo et Mario Speranza Photos : CD92/Julia Brechler et CD92/Stephanie Gutierrez-Ortega

Les pédopsychiatres Mario Speranza et Marcel Rufo travaillent respectivement sur deux projets innovants liés à la protection de l’enfance : l’Institut du psychotraumatisme de l’enfant, créé par les Hauts-de-Seine et les Yvelines, qui ouvrira cet automne à Versailles, et un lieu d’accueil pilote pour les adolescents qui sera créé en 2022.

HDS Les enfants relevant de la Protection de l’enfance, en particulier les enfants placés dans des foyers du Département, sont-ils toujours plus vulnérables que les autres ?

Mario Speranza Ces enfants ont, par définition, des parcours dans lesquels on retrouve des contextes de négligence, de maltraitance ou d’adversités sociales. Par conséquent, ils présentent une vulnérabilité importante qui peut être à l’origine d’une souffrance psychologique globale ou, pour certains, de véritables tableaux de psycho-traumatisme. Si une partie d’entre eux a été victime d’événements traumatiques uniques, la plupart du temps on a affaire à des évènements traumatiques répétés et qui sont souvent le fait des personnes censées les protéger. Ces traumas dits complexes ou relationnels se caractérisent par une difficulté profonde à s’engager dans des relations interpersonnelles satisfaisantes et à développer une image stable et cohérente de soi.

HDS Comment l’Institut du psychotraumatisme de l’enfant va-t-il les accompagner ?

MS Il s’agit avant tout de récréer la confiance dans leur environnement, abîmée par leurs expériences traumatiques. La prise en charge spécialisée, médicale et psychologique, doit s’intégrer dans une logique globale de parcours, en cohérence avec l’action des acteurs de proximité. Dans cette optique, il faudrait donc commencer par « aider les aidants » : familles, éducateurs, psychologues, enseignants, institutions… En cas de situations difficiles dans un foyer ou dans une école, par exemple, des équipes mobiles de l’Institut pourraient intervenir. Elles aideraient les intervenants à comprendre le comportement de l’enfant et à lui offrir des réponses adaptées dans son quotidien, sur son lieu de vie. Il faudrait aussi former ces professionnels à mieux repérer les enfants ayant besoin d’une attention particulière et, parmi eux, ceux qui doivent être orientés vers une prise en charge spécialisée.

HDS Cette prise en charge spécialisée devra coexister avec l’offre de soins existante…

MS Les centres médico-psychologiques ou services hospitaliers de psychiatrie, actuellement submergés, ont du mal à proposer des réponses face à ces problématiques complexes. Il ne s’agit pas de proposer un dispositif parallèle mais de construire un partenariat avec ces intervenants. Tout d’abord en proposant des soins spécialisés tels que les techniques d’EMDR (désensibilisation par les mouvements oculaires), les thérapies cognitivo-comportementales focalisées sur le trauma ou encore les thérapies comportementales dialectiques pour les traumatismes sexuels. Ensuite, en devenant un lieu ressource pour la formation des professionnels et l’animation des réseaux. Enfin nous développerons un volet de recherche sur les pratiques d’aide et accompagnement. Il existe déjà, en France, plusieurs centres de prise en charge du psychotraumatisme. Notre Institut s’inscrit dans la même logique avec le souhait d’intégrer clinique, organisation, formation et recherche sur un territoire spécifique de manière à faire émerger un modèle cohérent.

HDS De votre côté, Marcel Rufo, pourquoi avoir accepté de réfléchir à un lieu d’accueil pour les adolescents ?

Marcel Rufo Il faut se souvenir que les enfants abandonnés sont à l’origine même de la pédopsychiatrie, le premier service de pédopsychiatrie à La Salpêtrière leur était d’ailleurs destiné. On a constaté que la carence affective entraînait chez eux des troubles du développement, des connaissances et de l’insertion sociale. À l’adolescence, ils vont d’autant plus s’opposer aux éducateurs ou à leur famille qu’ils sont malheureux et en cas de troubles du comportement, ils sont conduits en psychiatrie ce qui équivaut à une double peine. Un établissement innovant permettrait d’égaliser les chances pour ces jeunes.

HDS Vous dites aussi qu’il faut accueillir ceux qui réussissent sur le plan scolaire plutôt que ceux qui posent problème !

MR Je m’explique : je dis souvent que les parents sont les « supporters » de leur enfant. Mais qui sera le « supporter » de ce jeune garçon ou de cette jeune fille, capable de bien travailler dans un contexte où il côtoie des camarades parfois déscolarisés ? En créant un internat scolaire, inspiré des internats d’excellence, en partenariat avec l’Éducation nationale, on ferait en sorte que la seconde chance que représente l’adolescence ne soit pas perdue. On va dire : et les autres ? Mais essayons de réfléchir d’abord à la réussite qui j’espère sera contagieuse ! La dérive de ces jeunes vers l’abandon, le vagabondage, la répétition des sévices ne doit pas être une fatalité.

HDS Les jeunes suivis par la Protection de l’enfance seront-ils les seuls concernés ?

MR Non, j’imagine un lieu dans lequel seraient inclus les jeunes de l’Aide sociale à l’enfance mais, au-delà, tous les jeunes, qu’ils vivent ou non au sein de leur famille. Je pense par exemple aux enfants adoptés ou aux jeunes ayant des phobies scolaires.

HDS Dans les deux cas, vous défendez une approche globale et pluridisciplinaire…

MR Je crois que le social seul, sans le cognitif, ne suffit pas. Je suis favorable non seulement aux soins psychologiques qui permettront à ces adolescents de dépasser leur souffrance et leur sentiment d’abandon mais aussi à une pédagogie individualisée qui leur permettra d’avancer dans la vie. Sans oublier la culture et le sport pour leur faire envisager l’existence avec plus d’optimisme. Toutes les expériences faites avec de la musique dans les milieux défavorisés ont montré les qualités développées chez les jeunes. Donnons-leur aussi le choix entre les activités, encore une fois, c’est une question d’égalité des chances.

MS Les situations vécues par ces enfants ont eu un impact profond sur leur confiance dans le monde. Ils sont confrontés à un environnement social qu’ils ne savent pas utiliser. C’est comme si assoiffés, ils avaient de l’eau partout autour d’eux, mais ne pouvaient par l’atteindre ou la croyaient empoisonnée. L’enjeu est donc de reconstruire cette confiance dans les personnes de leur environnement mais aussi la perception de leur propre valeur. On voit qu’il ne s’agit pas d’une démarche uniquement médicale, mais d’une démarche systémique beaucoup plus large. C’est la raison pour laquelle leur parcours ne doit pas être morcelé entre l’éducatif, le social, le psychologique, le médical, le familial…

HDS Y aura t-il des passerelles entre l’Institut et le lieu d’accueil pour les adolescents ?

MS Nous avions envisagé de développer aussi un lieu d’accueil, de jour ou à temps plein, mais seulement après avoir mis en place la logique globale de parcours. Le projet confié à Marcel Rufo s’articule naturellement avec celui de l’Institut.

MR On pourrait très bien envoyer certains adolescents à l’Institut pour évaluation et inversement des enfants suivis à l’Institut pourraient être envoyés dans notre internat.

HDS Ces projets seront-ils bientôt opérationnels ?

MS Les recrutements au sein de l’Institut ont déjà commencé et dans les semaines à venir notre « équipe projet » va définir les axes de travail, développer des offres de formation, et surtout se pencher sur les coopérations entre les acteurs du territoire. Avec l’accord de l’Agence régionale de santé, nous visons un début des soins cet automne.

MR L’objectif est une ouverture dès 2022. Le lieu reste à définir mais il faudra qu’il soit beau ! Quand on voit la Maison de Solenn à Paris, on est séduit par l’architecture, quand on voit l’Espace méditerranéen de l’adolescence de Marseille [qu’il a fondé en 2012, Ndlr], on est frappé par la qualité du jardin et des bâtiments mis à notre disposition. Accueillir dans un bel endroit participe du soin.

Deux projets innovants et complémentaires

L’Institut du psychotraumatisme de l’enfant, créé en 2020 par les Départements et des Yvelines avec le centre hospitalier de Versailles, vise une prise en charge médico-psychologique précoce et spécifique des enfants en difficulté dans une approche pluridisciplinaire qui s’appuiera sur tous les acteurs de la protection de l’enfance. Le Département des Hauts-de-Seine a parallèlement confié à Marcel Rufo un projet pilote pour améliorer l’accueil des adolescents : créer un lieu innovant, complémentaire de l’Institut du psycho-traumatisme, associant soins, éducation, sport et culture.

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