CD92/Olivier Ravoire
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Les maillons de la solidarité alimentaire

Au cœur du quartier d’affaires, la crise sanitaire a fait grandir toute une chaîne de solidarité autour de la question de la nourriture, de son gaspillage et de sa redistribution.

Le Chaînon manquant récolte des denrées alimentaires ensuite redistribuées aux associations pour la préparation de repas.©CD92/Olivier Ravoire

Sur le parking, le camion siglé « Le Chaînon manquant » attend de recevoir ses denrées. Au menu du jour de ce traiteur, des boissons, des produits déjà cuisinés et congelés comme du chou, des purées de petits pois, des desserts individuels, de la sauce à l’échalote et au vin blanc mais aussi bruts comme des queues de homard, des gambas. En tout, 730 kilos de nourriture qui hibernaient depuis plusieurs mois à -18°C dans les frigos de Butard Enescot, traiteur basé à Colombes. « D’habitude, quand l’activité bat son plein, on travaille avec Le Chaînon manquant en donnant de manière régulière à chaque fin de prestation, rappelle Benoît Heintz, directeur de la communication. Mais en ce moment, la totalité de notre stock est en train de prendre de l’âge, on arrive à la fin d’un cycle et il n’y avait pas de débat : il était inconcevable de jeter. Cette démarche de dons est pour nous essentielle. » Le rythme de collecte s’est donc intensifié, montant à une visite du camion une fois toutes les deux semaines.

Sitôt les denrées collectées près du quai de livraison, pas question de rompre la chaîne du froid. Le camion parcourt les quelques kilomètres qui le sépare de Paris La Défense Arena, à Nanterre. L’association gare chaque soir dans les sous-sol du bâtiment trois véhicules. Le lieu est stratégique puisque c’est ici, dans les chambres froides de l’ancien restaurant d’entreprise, que sont stockés au frais les aliments. Les frigos ont été mis à disposition l’an dernier par l’enceinte sportive et culturelle, dès le premier confinement. « Avec les stocks récupérés des entreprises, nous avions beaucoup de produits avec une consommation de longue durée comme des yaourts. Grâce à ces chambres froides, nous avons pu optimiser le partage des ressources et nous organiser dans l’autre sens : les associations se sont mises à exprimer leurs besoins en denrées et nous les fournissions », se souvient Valérie de Margerie, présidente et co-fondatrice du Chaînon manquant. Pendant ce temps Eloi, chargé de la logistique, doit gérer une autre arrivée de stock, non frais cette fois-ci. Juste le temps de prendre l’ascenseur et le voici récupérant d’autres sodas et paquets de chips. L’heureux donateur n’est autre que l’entreprise Topivo, chargée de nourrir les amateurs de rugby et mélomanes pendant les manifestations à l’Arena. Ces produits sont soumis à des DLUO (date limite d’utilisation optimale) et non à une DLC (date limite de consommation), la seule dont le dépassement comporte un risque pour la santé.

Dans les Hauts-de-Seine, l’association s’appuie sur un réseau de professionnels de l’événementiel et de restaurants d’entreprise.©CD92/Olivier Ravoire
Parmi les denrées collectées, des produits frais non transformés ou d’autres dont la date limite de consommation approche.©CD92/Olivier Ravoire
À Paris La Défense, la chaîne de solidarité se prolonge à la Maison de l’Amitié qui distribue des colis alimentaires pour les plus démunis.©CD92/Olivier Ravoire

La crise sanitaire a considérablement changé la donne avec un afflux massif de nourriture qui a remis la question de la précarité alimentaire au centre des débats

Produits frais

Maillon par maillon, on pourrait dire chaînon par chaînon, la solidarité se construit à l’échelle du quartier d’affaires en partie grâce au Chaînon manquant, association à la fois sociale et écologique fondée en 2014. Son objectif : faire le lien entre ceux qui ont trop de nourriture d’un côté et ceux qui en ont besoin de l’autre. « Chaque année, dix millions de tonnes de nourriture sont jetées en France alors que huit millions de personnes sont en situation d’insécurité alimentaire. D’un côté nous avons des poubelles pleines et de l’autre des frigos vides, résume Valérie de Margerie. Il manquait un dispositif plus local pour les produits frais périssables. » L’association, également basée à Lyon et Bordeaux, s’engage donc sur la fourniture de produits comme la viande, les fruits et les légumes, collectés le matin pour être distribués le jour même dans les associations. « On fait les choses plus vite, poursuit Valérie de Margerie. Les dons récupérés par camion réfrigéré sont redistribués quelques heures plus tard, ce qui change tout pour le monde associatif. » L’association se fournit aujourd’hui auprès des acteurs de l’événementiel comme les traiteurs et, depuis fin 2016, auprès de la restauration collective comme dans les écoles ou les entreprises. « Ils ne savaient pas comment procéder, à qui s’adresser ni s’ils avaient le droit de donner. Il y a une vraie adhésion au projet même si les personnels sont formés au réemploi. Les volumes sont assez bien gérés et donc moindres mais il y a toujours des surplus notamment les vendredis car les cuisines ferment ensuite pendant le week-end. »

Depuis un an et demi, la crise sanitaire a considérablement changé la donne avec, en mars 2020, un afflux massif de nourriture qui a remis la question de la précarité alimentaire au centre des débats. « Nous nous sommes retrouvés avec un déstockage massif de produits bruts, non transformés. Les associations avaient fermé car elles ne pouvaient plus accueillir des bénéficiaires et les bénévoles, souvent des retraités, étaient confinés. » L’association s’est donc notamment mise pour la première fois à faire produire des repas par des entreprises d’insertion comme la Table de Cana à Antony ou les Cuistots migrateurs en Seine-Saint-Denis qui ont pu concocter jusqu’à fin mars près de quinze mille repas. Toute cette chaîne a également permis de toucher le public étudiant, via la Veille active jeune mise en place par le Département qui permet à entre deux cents et cinq cents personnes de bénéficier deux fois par semaine de repas équilibrés à réchauffer, ou via des clubs de prévention locaux dans huit villes des Hauts-de-Seine.

Restaurant solidaire

Sous la dalle de Paris La Défense, près du Pouce de César, l’accueil café a déjà commencé en ce début de matinée. Mais à l’intérieur, Hala s’affaire depuis 7 h 30 derrière les fourneaux pour le déjeuner. Cette salariée de la Maison de l’Amitié était auparavant maîtresse de maison. Désormais, elle prépare deux fois par semaine – la soupe le mercredi et un repas chaud le vendredi – des repas pour le public défavorisé du quartier d’affaires. Au menu d’aujourd’hui : boulettes de viande, riz et petits pois. Les barquettes sont disposées par les bénévoles dans quatre-vingt dix sacs en papier bleu alignés sur la grande table au milieu du local. En fin de matinée, ils seront distribués au public qui fréquente habituellement les lieux. Plutôt centrée sur l’accueil de jour, l’insertion sociale et les services de première nécessité comme l’accès aux sanitaires, la Maison de l’Amitié s’est lancée dans la préparation de repas et la distribution de colis alimentaires très tôt après le premier confinement. « Nous n’avons fermé que trois jours en mars 2020, contrairement aux restaurants ; nous étions le seul endroit de ressources dans le quartier, se souvient le directeur Antoine de Tilly. Nous avons tout de suite vu l’impact que cela pouvait avoir sur la santé, donc nous avons proposé des colis alimentaires avec des repas équilibrés. » Ces colis ont pu être préparés grâce à l’apport d’une partie des denrées – comme aujourd’hui les compotes – du Chaînon manquant. « Ils nous distribuent des denrées que nous transformons ou bien ils nous donnent des choses déjà transformées. »

Cette distribution alimentaire n’a pas vocation à durer pour la Maison de l’Amitié qui veut se recentrer sur ses actions initiales d’insertion. Mais Antoine de Tilly dévoile son nouveau projet, toujours centré sur la question alimentaire : un restaurant solidaire, qui devrait ouvrir ses portes à la rentrée à Paris La Défense. Un lieu qui accueillerait tous les publics qui passent par le quartier avec un tarif préférentiel à un euro pour les personnes en difficulté et qui serait un chantier d’insertion pour les plus éloignés de l’emploi. Ce serait un pas de plus vers « l’anti-gaspi » pour le quartier d’affaires qui a déjà créé « La Défense des Aliments », une association de vingt et une entreprises chargées de lutter contre le gaspillage alimentaire. En novembre dernier, dès l’annonce du deuxième confinement, plusieurs acteurs de la solidarité s’étaient également mobilisés pour récupérer près de 2,5 tonnes de denrées à Paris La Défense auprès de certains restaurants des tours. Cette collecte avait permis de préparer l’équivalent de 5 000 repas distribués aux plus démunis. Les chiffres sont encourageants : lors d’une pesée effectuée en janvier 2020 auprès de vingt et un restaurants volontaires, la quantité gaspillée par convive avait diminué de 28 % par rapport à 2018. 

Mélanie Le Beller
lechainon-manquant.fr

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