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Le tour du monde en 72 pages

CD92/Stéphanie Gutierrez-Ortéga

Pendant une année scolaire, 219 collégiens de neuf classes allophones des Hauts-de-Seine ont mené un projet d’exposition numérique sur leur pays d’origine. Reportage à Nanterre.

 

Les nuages sur la Côte d’Ivoire mais grand soleil sur Nanterre ! » Massaran, quinze ans, donne le ton en égrenant la météo mondiale. Dans leur vrai-faux journal télévisé, la détente et le second degré priment. Pendant une quinzaine de minutes, on assiste tour à tour à une revisite du mouvement des Gilets jaunes et des élèves réclamant ironiquement « plus de cours », à une émission culinaire pas banale et même à une séance de signature d’autographes par une star du ballon rond pas plus haute que trois pommes. Décors choisis : les couloirs et la cour du collège Évariste-Galois de Nanterre. Dans le costume du co-présentateur, Abdelmalik, douze ans, qui s’est « beaucoup amusé » à se voir à l’écran. « On a pu aussi faire des choses en groupe et on travaille le français mieux que dans un cours normal… »

Dans la salle de classe, il règne effectivement une joyeuse ambiance. Les âmes les plus artistiques mettent la dernière touche à leurs exposés sous forme d’affiche. Les plus « technos » s’occupent, eux, de peaufiner la maquette de leur magazine multimédia collaboratif. Enfin les moins timides se risquent à la présentation orale de leur projet. Dans huit jours, les vingt-sept élèves de cette classe UPE2A (Unités pédagogiques pour élèves allophones arrivants) qui accueille des élèves dont la langue maternelle n’est pas le français, vont voir leur travail exposé à l’Île de Monsieur, à Sèvres. Avec peut-être, à la clé, une « mention » qui récompensera leur labeur… 

Les élèves allophones – qui n’ont pas pour langue maternelle le français- des classes UPE2A des Hauts-de-Seine ont élaboré un magazine interactif sur le thème « L’école dans leurs pays d’origine ».©CD92/Stéphanie Gutierrez-Ortéga

Écrit et oral

Depuis plusieurs mois et à raison de séances d’une à deux heures par semaine, ces collégiens originaires d’une vingtaine de pays différents, de la Chine à la Colombie en passant par l’Algérie ou l’Ukraine font partie des 219 élèves participant au dispositif « Sur les chemins de l’école » mis en place par le Département dans neuf des vingt-sept classes UPE2A des Hauts-de-Seine. Ce dispositif est reconduit cette année, en commun avec le Département des Yvelines.

Objectif : élaborer un magazine mêlant photo, vidéo, son et texte, le tout réuni sur la plateforme Madmagz, le service en ligne de création de contenus multimédia collaboratif déployé dans tous les collèges l’an dernier. « Le Département a pour cela mis à leur disposition cinq ordinateurs ultraportables leur permettant de faire du journalisme afin d’améliorer leur expression écrite et orale. Ces outils leur permettent de bien démarrer dans notre pays, explique Nathalie Léandri, vice-présidente chargée des affaires et constructions scolaires. Nous essayons à la fois de les intégrer au programme de leur classe d’âge et bien sûr au numérique. » Pour cette première dans les Hauts-de-Seine, les collégiens ont été invités à partager avec leur lectorat les spécificités de l’école dans leurs pays d’origine. L’occasion pour les élèves de se mettre dans la peau de véritables journalistes en organisant leurs propres conférences de rédaction puis de prendre la parole tout en s’initiant aux différents outils : tour à tour ils passeront devant puis derrière la caméra, rédigeront leurs articles et mèneront leurs interviews. Au préalable, un travail d’éducation aux médias a été mené avec une réflexion sur la propriété intellectuelle ou les sources.

À la fin de l’année scolaire, les neuf classes participantes présentent à l’oral leur travail. Les collégiens d’Évariste-Galois à Nanterre ont été récompensés par la mention « Au cœur de la classe ».©CD92/Julia Brechler

Au fil des soixante-douze pages, c’est ainsi une véritable plongée dans les souvenirs des élèves avec la rubrique « Je me souviens / j’ai oublié » inspirée à la fois par Georges Pérec et Grand Corps Malade, ou encore un texte dans lequel chacun parle de son pays. « Avec ce magazine j’ai pu apprendre mieux le français et notamment la discipline de l’écriture. J’ai même pu rédiger un édito. Ce projet permet de faire changer de vision sur notre classe, résume Avista, originaire de Syrie. Avant, on était en UPE2A, maintenant, nous sommes dans une magnifique UPE2A ! »

Les collégiens allophones ont été invités à partager les spécificités de l’école dans leurs pays d’origine.

Pour guider ces apprentis journalistes, Carole Merlet, leur professeur de français, ainsi que d’autres professeurs d’histoire-géographie et documentaliste ont participé à l’aventure. « Nous avons commencé par regarder les journaux et notamment les journaux numériques. Nous les avons beaucoup questionnés sur ce qu’est la presse pour eux et ce qu’ils aiment lire dans un magazine. » Et comme dans une véritable rédaction, chaque sujet a été âprement discuté, défendu. « Il y a eu beaucoup d’échanges entre nous et ce sont les élèves qui ont tranché. Nous avons suivi leurs envies qui étaient de témoigner sur leur pays d’origine. Ils avaient également envie de défendre leur vision de l’école en 2019. » Pour illustrer le magazine, des portraits des collégiens évoquent tour à tour des émotions différentes comme la joie ou la tristesse. « Comme c’est une génération portée sur l’image, ils voulaient également se mettre en scène. Mais vous ne trouverez aucun selfie dans le magazine : tous les portraits ont été réalisés par un autre élève, ce qui évite le côté égocentré. »

Texte, video, photo, son… Les magazines interactifs élaborés avec la plateforme Madmagz mélangent les medias.©CD92/Stéphanie Gutierrez-Ortéga
 
©CD92/Stéphanie Gutierrez-Ortéga

Web radio

Pour la partie « son », les élèves se sont tournés vers Radio Agora, une web radio locale avec qui ils ont enregistré une émission d’une dizaine de minutes. « Très vite nous avons voulu jouer la carte du numérique, confie Carole Merlet. Nous disposions de petits ordinateurs et d’un tableau numérique interactif qui nous ont beaucoup aidés. » Au fond de la salle, Alexandre, originaire de Moldavie, se penche sur la maquette de Madmagz. « Les photos, les vidéos, on a tout fait, énonce-t-il fièrement. Grâce à ce projet, j’ai pu apprendre plein de choses nouvelles et faire des découvertes techniques. »

Outre l’apprentissage technique, le but de « Sur les chemins de l’école » est bien évidemment pédagogique. « L’objectif est l’acquisition de la langue française à l’écrit et à l’oral mais tout en mettant en valeur l’élève et son parcours, résume Carole Merlet. Dire qui ils sont leur a donné une très grande force. Ce qui est intéressant, c’est que c’est une façon de travailler différente, avec un objectif final. » Cet objectif, c’est la présentation de leur magazine devant un comité de lecture. Méthode de travail, contenu, médias utilisés… les élèves ont dû faire face à des questions variées pour recevoir au final une mention, celle de « Au cœur de la classe ». Qu’importe : pour les collégiens, leur Madmagz aura été aussi le croisement de plusieurs mondes, plusieurs cultures. « Ici, il y a des gens qui parlent arabe ou chinois, conclut Massaran. Puis on a mélangé tout ça ensemble et c’est ça aussi qui est très intéressant. » 

Mélanie Le Beller

 
 

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