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En « mode projet » contre la dictature des images

Cette classe UIis du collège Bartholdi, à Boulogne-Billancourt, s’est mobilisée tout un trimestre en vue de réaliser deux clips véhiculant des messages opposés. CD92/Willy Labre

Cette année, le dispositif « Classes créatives », a invité les collégiens à décrypter les images qui les entourent.

C’est l’image représentant une forêt tropicale que Mathieu a préférée à la plage, à la ville, et au désert, pour en relever les aspects positifs puis négatifs devant les autres élèves : « Le positif, c’est que la forêt fournit la nourriture pour les animaux », commence le collégien de Bartholdi, à Boulogne-Billancourt, en pointant la photo sur le tableau numérique. « D’accord, mais les singes ne mangent pas de bois », relève l’enseignante, suscitant l’hilarité de la classe. Ce sont de fruits qu’ils se régalent, Mathieu le sait bien. À quoi va-t-il penser pour illustrer le côté négatif de cette image ? « Les hommes coupent les arbres pour récupérer le bois », hasarde-t-il. « C’est la déforestation, réagit aussitôt Véronique Lopez, mais pourquoi est-ce grave, insiste-t-elle, où va le tigre qui vivait dans cette forêt, à Paris ? ». « Il meurt », réalise alors Mathieu. Ce raisonnement fait prendre à la classe la mesure d’un phénomène destructeur : « la déforestation qui détruit les milieux de vie ». À l’invitation de l’enseignante, l’adolescent localise, cette fois sans aucune hésitation, cette luxuriante forêt sur un planisphère. « À partir du moment où on travaille sur un projet, ils n’ont plus de problèmes de mémoire ! », sourit l’enseignante, qui s’apprête à faire achever le travail au long cours mené avec sa classe par un tournage vidéo, très attendu. « Au départ, personne ne voulait jouer la comédie mais, depuis quelque temps, ils ne me parlent plus que de cela ».

Chaque année, le dispositif départemental Classes créatives propose aux collégiens alto-séquanais d’aborder sous un angle ludique une question liée au programme scolaire. Au menu de 2019 : « Image ou mirage, (Des)informations ? Exercez votre esprit critique ». « Cette thématique a été définie à partir du besoin, repéré auprès de la communauté éducative, de développer leur capacité de jugement face aux réseaux sociaux, aux affiches publicitaires, aux tracts, aux messages télévisés et radio », souligne Cédric Ménard, responsable du dispositif pour le Département. À travers les écrans, qui les suivent désormais dans leur poche, les adolescents sont continuellement exposés aux images. Sans pour autant y être éduqués : « L’idée est de participer au recul des élèves sur le monde, de les armer face à des dérives comportementales comme la manipulation, les brimades, voire le harcèlement. » Soixante-neuf classes se sont inscrites pour 2 000 participants, soit un effectif deux fois plus important qu’en 2013 lors du lancement de ce dispositif. 

Clip vidéo

Les Classes créatives sont ouvertes à tous les niveaux du collège ainsi qu’aux Unités localisées pour l’inclusion scolaire – comme celle du collège Bartholdi – qui accueillent des enfants porteurs de handicap. L’Ulis, précise l’enseignante spécialisée, n’est pas « une classe à part entière » mais plutôt un « regroupement d’élèves » et, plus encore « un lieu où ils se sentent bien, un cocon où l’on revoit et où l’on adapte ce qui a été vu en classe ordinaire ». Elle a tenté de fédérer autour du projet ces jeunes d’âges et de profils variés qui ne se côtoient que quelques heures par semaine. « Je trouve d’autant plus intéressant de les sensibiliser aux dangers de l’image qu’ils sont moins aptes à se défendre seuls ». Parmi les trois supports proposés – book photo, web radio filmée ou clip publicitaire – la classe a choisi la vidéo qui implique de réaliser deux clips publicitaires visuellement identiques mais porteurs de messages opposés. 

À chacun de choisir l’image dont il exploitera les aspects positifs et négatifs.©CD92/Julia Brechler

Avec l’appui de la médiatrice Virginie Gomes-Piron et de l’assistante de vie scolaire, Isabelle Péju, l’enseignante a procédé par étapes pour inculquer à ses élèves l’esprit critique. Aspects positifs puis négatifs d’une même image ont ainsi été abordés séparément. Jusqu’au jour où l’équipe pédagogique a invité les élèves à exercer leur regard critique… par la fenêtre de la classe ! « Au départ, ils voyaient uniquement la fumée et les immeubles, tout était négatif, raconte Véronique Lopez. On les a alors invités à se concentrer sur certains détails. C’est là qu’ils ont remarqué la forêt à l’horizon. » Les images de nature utilisées lors de ce travail préparatoire ont, elles, vite imposé la thématique environnementale pour les clips vidéo à venir. « Au-delà de l’analyse des images, les Classes créatives permettent d’atteindre énormément d’objectifs pédagogiques, souligne l’enseignante ; les élèves réinvestissent leurs connaissances : en replaçant les images sur une carte, ils revoient la géographie, en prenant la parole devant les autres, ils verbalisent, en écrivant les commentaires, ils font de la grammaire… ». L’étape de la recherche documentaire a fait, elle, appel à leur autonomie et a débouché sur une sélection d’images mêlant aux milieux naturels des lieux ou objets façonnés par l’homme : un avion, une plage, la ville, la banquise, la campagne, la Muraille de Chine, une forêt, le quartier d’affaires de La Défense, un réacteur nucléaire…

Attendue depuis des semaines, l’étape finale du projet Classes créatives fait des élèves des comédiens d’un jour. L’idée du réalisateur indépendant Harold Fibo : une « vraie fausse » table ronde, où la discussion s’engage à partir de leur sélection d’images. « Ça va donner quelque chose de dynamique, un peu en mode live », explique-t-il. Et si les mains tremblent un peu au départ, l’assurance et la bonne humeur reviennent vite. Pour le symbole, le réalisateur a même prévu de faire passer un globe gonflable de main en main, terre miniature que certains embrassent et que d’autres malmènent un peu. Reste à poser sur ces images les pistes sonores, enregistrées également avec les élèves, porteuses de deux discours opposés. Les clips ainsi réalisés doivent être intégrés sur la plateforme en ligne Magmadz, accessible depuis l’environnement numérique de travail. Cette année, les projets Classes créatives sont en effet présentés sous une forme dématérialisée, plutôt qu’à l’hôtel du Département. 

Ce globe terrestre symbolise le thème de l’environnement et des ressources naturelles sur lequel les élèves ont souhaité réfléchir.©CD92/Willy Labre

Restitution numérique

« Avec cette formule, chacun pourra aller retrouver facilement son projet et celui des autres participants, jusqu’à la fin de l’année scolaire », explique Cédric Ménard. Les travaux seront aussi présentés le 4 juin sur des bornes interactives lors de la Fête du numérique au domaine départemental du Haras de Jardy. Avant, en fin d’année scolaire, la sortie accrobranche offerte à tous les participants pour clore l’aventure. Mais, dans sa classe, promet Véronique Lopez, le travail autour de l’image connaîtra encore des développements. « J’envisage de poursuivre la réflexion sur la question des réseaux sociaux. Plusieurs élèves ont un compte Instagram, je voudrais leur expliquer qu’on ne peut pas en faire n’importe quoi. Le travail que nous venons d’effectuer les prépare déjà à faire preuve de davantage d’esprit critique ». À ses yeux, cependant, l’essentiel est déjà fait : « Si je me suis engagée dans ce projet, c’est aussi pour valoriser ces élèves qui ne sont pas toujours bien vus des autres. Il est la preuve qu’ils sont capables de faire de belles choses ensemble ». 

Pauline Vinatier

 
 
 

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