Chant, danse, théâtre… Singing on the Seine conjugue les arts à travers une formation complète et gratuite à la comédie musicale. Photo : © CD92/Julia Brechler
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Ouest side story à la Maîtrise

L’atelier Singing on the Seine de la Maîtrise des Hauts-de-Seine forme gratuitement les chanteurs à l’art complet de la comédie musicale.

Une quarantaine de jeunes à partir de dix ans s’exercent entre cinq et six heures par semaine à La Seine Musicale, dans les locaux de la Maîtrise.© CD92/Julia Brechler

Assise dans les gradins de la salle de répétition, Éva, les yeux grands ouverts, n’en perd pas une miette. Elle murmure dans un anglais parfait les paroles de la chanson de La Mélodie du bonheur sur laquelle ses aînés s’exercent. Son cours a beau être fini, cette jeune passionnée de neuf ans est restée pour observer ceux qu’elle espère imiter ces prochaines années. « Quand je serai plus forte et plus âgée », se résigne-t-elle. Pour le moment, elle fait partie de l’antichambre de Singing on the Seine, l’école de comédie musicale lancée en 2017 par la Maîtrise des Hauts-de-Seine. Son groupe, les « Boys & Girls » est là pour alimenter les trois troupes créés par catégorie d’âge à partir de dix ans : « Kids », « Teens » et « Adults ». En tout, quarante-quatre élèves s’entraînent dans les locaux de la Maîtrise, à La Seine Musicale, à raison de cinq voire six heures par semaine et deux stages par an encore plus intensifs. « Avec des sessions de trois heures et demi voire quatre heures par jour. C’est donc un gros investissement pour eux… », constate Gaël Darchen, directeur de la Maîtrise et de cette nouvelle formation.

Cats, Oliver, Fame… ici, le répertoire est essentiellement centré sur les spectacles joués à Londres et à New York, les deux Mecque du music-hall. « En France, depuis quinze ans, on tente de faire de la comédie musicale par le prisme d’un modèle français qui ne prend pas, remarque Gaël Darchen. Les spectacles anglo-saxons sont ceux qui exaltent le public mais aussi ceux qui demandent des performeurs de haut niveau en chant et en danse. » À la manière de la Maîtrise, chœur d’enfants officiel de l’Opéra national de Paris depuis vingt-cinq ans, cette nouvelle formation veut donc « fournir » les talents pour les spectacles en langue anglaise qui se montent en France.

Passionné de longue date, Gaël Darchen avait envie depuis longtemps de lancer ce nouveau cursus. « C’est dans la continuité de l’évolution de la Maîtrise qui était au départ un chœur uniquement composé de garçons qui chantaient en aube et qui s’est peu à peu ouvert à la mixité et à un autre répertoire. » Pour composer la première promo – l’école fonctionne sur un cycle de trois ans -, il n’a pas eu à chercher bien loin. « 99 % des élèves qui sont ici ont commencé à la Maîtrise. Le 1 pour cent restant est venu passer une audition. Quand je détecte un talent particulier, je l’oriente vers cette formation. » Toujours sur le même modèle maîtrisien, l’enseignement dispensé est gratuit. « Notre but est que la formation reste accessible à tous. Nous nous refusons à faire une sélection par la classe sociale. Nous acceptons des enfants quel que soit leur niveau scolaire et cela nous donne la certitude que leur implication sera totale. » À vingt-trois ans dont quinze de Maîtrise, Thomas fait presque figure de vétéran dans la troupe. Dans les couloirs, sur scène, partout, tout le temps, ce passionné chante. « L’univers du spectacle me chamboule, le monde de la comédie musicale est féerique. Je prends des cours de lyrique depuis tout petit mais cette formation me permet d’élargir mes compétences, de me libérer sur plein de points et de m’ouvrir mentalement grâce à des profs géniaux. » Enseigner tout en respectant la personnalité de l’élève est depuis trente-cinq ans le leitmotiv de la Maîtrise. « Notre objectif est d’accueillir des enfants bien dans leurs baskets qui s’épanouissent avec une formation de haut niveau », résume Gaël Darchen.

Le répertoire très anglo-saxon de l’école incite les professeurs à former ces jeunes à de nouvelles danses comme les claquettes ou le modern jazz.© CD92/Julia Brechler

 

© CD92/Julia Brechler

Best of Broadway

« Un, deux, trois, quatre, cinq… » Un œil sur ses élèves, l’autre sur sa tablette pour lancer les musiques, Sharon Kirch mène d’une main de maître son cours de danse. Cette Sud-Africaine s’est installée en France où elle a lancé sa propre école il y a vingt-cinq ans. « Il y a trois ans, Gaël Darchen est venu me voir pour me demander si je voulais créer une école de comédie musicale en partant de zéro, avec des élèves sans expérience. Le challenge ne m’a pas fait peur… » De par sa formation très anglo-saxonne – elle a fait ses études à Oxford – elle laisse dans ses cours une large place à l’apprentissage des claquettes et du jazz. « Cela prend dix ans pour former un artiste complet de comédie musicale. Au fur et à mesure, on choisit des danses plus ambitieuses. Les adultes vont par exemple avoir des cours de danse de couple ou de lindy hop, (une danse de rue américaine ndlr). » Sur la scène, les deux « kids » Noah et Clémentine font équipe sur un air de Mamma Mia. « Au début, c’était difficile, surtout les claquettes. Mais maintenant ça va mieux, je commence à maîtriser la technique », assure Noah. À côté, Clémentine apprécie le fait de chanter dans une langue étrangère. « Ça nous fait travailler notre anglais. On nous traduit une fois ce qu’on chante pour pouvoir mieux le jouer ensuite. » L’ensemble du groupe prépare un spectacle, un best of de Broadway d’une vingtaine de chansons qui puise dans une quinzaine de spectacles et qui mêlera chant, danse et passages écrits pour l’occasion joués.

Le chant, au cœur de l’enseignement de la Maîtrise, n’est pas oublié : ici, les élèves apprennent à donner de la voix tout en composant avec la danse.© CD92/Julia Brechler

 

Notre objectif est d’accueillir des enfants bien dans leurs baskets qui s’épanouissent avec une formation de haut niveau.

Dernière qualité demandée à un artiste de music-hall : savoir jouer. Pour cela, les élèves suivent des cours de théâtre, aussi bien sur des textes de comédies musicales que du répertoire classique.© CD92/Julia Brechler

Quatrième mur

« Fais le régisseur de plateau blasé. » Une des salles de la Maîtrise est réservée cet après-midi au cours de théâtre. Aux manettes, David Thénard, comédien et metteur en scène. Avec le groupe des adultes, il travaille sur l’interprétation des différents personnages de Another Op’nin, Another Show, ouverture de Kiss Me, Kate. Un technicien irascible, une jeune actrice candide, deux comédiens qui se disputent sans pitié le premier rôle… la mécanique est implacable mais les déplacements de la troupe doivent être fluides. « Il faut que les caractères soient le plus affirmés possible, voire caricaturer un petit peu. Il faut par exemple que les gestes soient très amples », explique le professeur. Quand on arrive à Singing on the Seine, le jeu est souvent une nouveauté pour des maîtrisiens qui n’ont jusqu’à présent sollicité que leur voix. « On n’hésite pas à créer une interaction avec le quatrième mur, on fait de la mise en scène sans chanter », poursuit David Thénard. Pendant l’année, les élèves travaillent même sur des textes de théâtre plus classiques. « On ne trouve ça nulle part, reprend Noa du groupe adulte. On travaille certes sur des comédies musicales comme Chicago mais aussi sur Beaumarchais. Les rôles sont hypervariés ! En plus on est un petit groupe, ce qui fait que la formation est beaucoup plus personnalisée et qu’on progresse très vite. »

Dans l’autre salle de répétition consacrée au chant, on doit faire face à une question épineuse que tout artiste de music-hall a dû se poser une fois dans sa carrière : comment danser et chanter en même temps ?
Derrière son piano, Isabelle Poinloup, professeur de chant, a un début de réponse. « On alterne techniques de chant pur et exercices plus physiques. Je considère les élèves comme de véritables athlètes en leur demandant d’avoir un gros mental. Mais nous travaillons aussi sur la relaxation, sur tout ce qui peut faire que les élèves se sentent bien. » La tâche n’est pourtant pas si aisée. « Le chant de comédie musicale utilise plus la voix de poitrine là ou l’opéra utilise la voix de tête. Le chant est également beaucoup plus basé sur le jeu », explique Noa. D’où la complémentarité entre chant, danse et théâtre…

En septembre, une deuxième promotion fera sa rentrée à Singing on the Seine. Pour recruter les élèves, une attention est particulièrement accordée à la danse qui fait l’objet d’une audition. « On recherche des enfants jeunes avec idéalement deux ans de Maîtrise derrière eux, explique Gaël Darchen. Il faut aussi qu’ils aient une base de danse classique, de la souplesse, de la vivacité. Il faut aussi aimer être en équipe et travailler avec les autres, être solidaire. » Trente-cinq ans après sa création, la Maîtrise ne cesse d’ajouter des cordes à son arc. 

Mélanie Le Beller
www.lamaitrise.com

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