La première promotion de l’école de Sèvres accueille cinq élèves qui se préparent à différents métiers d’art comme le tournage. Photo : © CD92/Julia Brechler
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L’apprentissage du geste parfait

Ouverte en septembre, l’École de Sèvres prépare pendant deux ans une poignée d’élèves aux métiers d’exception de la céramique.

Le « pichouret » est bien calé sur l’épaule, pour plus de stabilité. Le regard est concentré, le masque sur la bouche pour éviter d’inhaler les poussières de l’ébauchage et du tournassage. Les tasses litron s’empilent les unes sur les autres dans le placard, en attendant d’être peintes couleur Bleu de Sèvres. Devant son atelier de tournage, Elsa finalise la vingt-cinquième des quarante pièces qu’elle a à réaliser, sous le regard attentif de Kris, son maître d’apprentissage. C’est une première commande à honorer pour cette jeune femme de 29 ans, qui a mis les pieds dans le Grand Atelier de la Manufacture il y a seulement deux mois. « Je faisais déjà du tournage lors de cours du soir mais je ne savais pas tourner à la manière de Sèvres. Ici, il faut respecter les cotes au millimètre près », indique-t-elle en reportant précisément au compas les mesures de la tasse depuis son dessin à l’échelle 1 jusqu’à son tour.

Les apprentis sont encadrés par un maître d’apprentissage, un professionnel expérimenté de la Manufacture.©CD92/Julia Brechler

Au millimètre, au degré près. Depuis septembre, Elsa Favier a découvert l’exigence de la Manufacture. Elle fait partie des cinq apprentis qui vont suivre, pendant deux ans, une formation en alternance au terme de laquelle ils passeront le Brevet des métiers d’art (BMA) option céramique puis le concours de technicien d’art, le sésame pour intégrer les effectifs permanents de la Cité de la Céramique. Plus qu’un diplôme et un concours, c’est en fait une carrière qu’offre l’École de Sèvres. « Entrer ici, c’est comme entrer dans une famille, résume Romane Sarfati, directrice générale de l’établissement. C’est une institution, une maison qui à la fois forme, créé, produit et diffuse. » Mais du haut de ses 280 ans, cette grande dame doit préparer sa succession : d’ici dix ans, du fait des départs en retraite, près de la moitié des effectifs – soit environ soixante personnes – devra être remplacée. Pour cette première promo, quatre métiers de la fabrication ont été privilégiés : moulage-tournage en plâtre, garnissage-découpage, tournage et polissage de biscuits. Mais les apprentis des prochaines années pourront tout aussi bien se former à l’un des trente métiers répartis dans vingt-six ateliers comme ceux de la conception de la forme, de la cuisson ou encore de la décoration.

Cette formation de deux ans se déroule en apprentissage, au rythme de trois jours en atelier et deux en cours. Au terme de ces deux années, les apprentis passeront le brevet des métiers d’art.©CD92/Julia Brechler

Patience et concentration

Cette future relève est en tout cas attendue de pied ferme par les artisans. « Cela fait des années que l’on souhaitait voir arriver des jeunes, se réjouit Anne-Marie Cotez, garnisseuse-découpeuse depuis trente-six ans. C’est agréable de transmettre et de savoir qu’après nous, le métier va continuer. » À côté d’elle, derrière son bureau, Héloïse, son apprentie, apprivoise petit à petit la porcelaine, matière réputée capricieuse à la cuisson. Avec ses six ans d’études en céramique derrière elle, sa place était naturellement toute trouvée à Sèvres. « Je pense que j’étais prédestinée. Depuis le début de mes études, on m’en parle, alors mon objectif était vraiment d’y entrer un jour. » Elle apprend aujourd’hui à « garnir » les pièces – coller les anses, becs et boutons sur les tasses et les théières – et à les « découper », c’est-à-dire ajourer certaines assiettes ou bols. « C’est un métier qui demande beaucoup de patience et de concentration, reprend la professeur. Il faut aussi apprendre la fragilité des pièces. Héloïse est d’ailleurs beaucoup plus à l’aise qu’au début pour tenir et manipuler la porcelaine. » À l’autre étage, Florian Roux, 27 ans, continue son travail sur son Matinado. Son futur métier de polisseur de biscuit consiste à effacer les petits défauts de la porcelaine survenus pendant la cuisson. Une « couture » trop apparente, une fissure, un surplus de pâte ? Il empoigne sa meule ou son papier de diamant pour les faire disparaître et donner un aspect lisse et brillant à ses pièces avant que celles-ci ne filent à l’émaillage. Avant Sèvres, Florian avait entrepris des études d’histoire et d’archéologie. « Mais je suis quelqu’un d’assez discret et je me voyais plutôt posé derrière mon atelier. Puis je me suis découvert une passion pour la céramique à travers l’art grec… » Le biscuit sur lequel il travaille depuis une semaine est trop endommagé pour sortir de la Manufacture et finira au rebut. Qu’importe. « Il faut qu’il s’aiguise l’œil, qu’il ressente la matière », insiste sa maîtresse d’apprentissage Catherine Dematteï, 33 ans d’expérience derrière elle.

Les cinq apprentis de cette formation ont tous en commun le goût de la céramique. S’ils réussissent le concours de technicien d’art, ils compteront bientôt parmi les effectifs permanents de la Manufacture.©CD92/Julia Brechler

Théorie et pratique

Outre la pratique en atelier, les élèves ont aussi la théorie avec des cours deux jours par semaine. Tous ayant au moins le niveau bac, ils sont dispensés des enseignements généraux (maths, français, histoire-géo), ces heures ayant été remplacées par un temps supplémentaire en atelier. Les jeudis et vendredi, c’est cours d’histoire de l’art, de dessin artistique et technique, de modelage et même de chimie, tous encadrés par le personnel de la Manufacture. Avantage de la formation, « l’entreprise » et l’école se trouvent sur un même site et les élèves bénéficient donc de ressources quasi illimitées, à commencer par les cinq mille céramiques qui constituent la collection de Sèvres, de toutes les cultures et qui datent parfois de 45 000 ans. « Il y a certes un objectif très concret – le diplôme – mais cette formation est aussi une immersion dans la Manufacture. Les élèves peuvent aller dans les réserves, voir les vases et dans le même temps rencontrer les derniers designers et échanger avec des artistes. C’est un privilège d’avoir tout cela sur place », confie Nathalie Réveillé, professeur d’histoire de l’art. Le quintet va également être formé à la gestion de projet qui fera partie intégrante de leur futur métier. « Ce cours vise à faire comprendre aux apprentis qu’ils auront à répondre à un cahier des charges, à définir un processus de production et à structurer un projet de la commande jusqu’à la livraison, détaille Vincent Moreau, l’ingénieur formation qui a organisé ces deux années de travail en gardant à l’œil les épreuves finales et les attentes du BMA. On leur apprend à être à la fois hyperspécialisés dans leur métier et généralistes dans les autres. »

D’autres apprentis emboîteront le pas à cette première promotion. D’ici un peu plus de dix ans, la moitié des effectifs de la Manufacture sera renouvelée.©CD92/Julia Brechler

Une école pour tous

Dans l’atelier du plâtre, Logan Cornu et Alix Moriaud apprennent à réaliser une sorte de grand puzzle en 3D. Ici, on crée les moules qui seront ensuite destinés à produire les pièces en céramique. Après les formes basiques comme des rondeaux ensuite utilisés comme support par les tourneurs, la difficulté monte d’un cran avec de petites pièces aux formes plus irrégulières comme actuellement un biscuit de Phryné, personnage de la Grèce antique, sur lequel travaille Logan. « Cela demande de la précision car ces moules seront ensuite utilisés par les autres ateliers », explique-t-il. Après un parcours « diversifié » comme il l’avoue, le jeune homme de 25 ans a enfin trouvé sa voie. « Un jour, je cherchais un biscuit à reproduire sur mon temps personnel et je suis tombé sur cette formation. Cet atelier est celui qui me semblait le plus intéressant car il est à l’origine de toute la fabrication de la pièce, au début de la chaîne. Et les cours d’histoire de l’art m’apportent des connaissances supplémentaires. » Au fond, Alix se concentre sur les conseils distillés par sa maîtresse d’apprentissage, Agathe Prebin. « Ici les modèles sont très variés, on peut travailler aussi bien sur des vases que des visages », explique l’élève, diplômée d’un bac arts appliqués.

Ces cinq apprentis ont un point commun : ils possèdent un diplôme, sinon une appétence pour la céramique. « Nous avons recruté les candidats sur leurs connaissances générales de l’histoire de la Manufacture de Sèvres et des collections du musée », rappelle Vincent Moreau. Au terme de la campagne de candidature, en avril dernier, plus de trente dossiers avaient été déposés, avant deux épreuves d’admission : un entretien et une épreuve de dessin ou de modelage. « Nous avons été attentifs à ne pas privilégier le diplôme, à laisser une porte ouverte aux jeunes ayant une passion pour la céramique et une pratique du geste à la hauteur des attentes de Sèvres », tempère Romane Sarfati.

Cette École de Sèvres a vocation à se développer au fur et à mesure et surtout à se diversifier. Tout d’abord avec la future Cité des Métiers d’art et du design, un projet du Département, prévue pour 2021 et qui offrira des passerelles aux artisans grâce à la formation continue. L’école s’ouvrira également à d’autres élèves issus d’autres écoles d’excellence. Enfin le grand public ne sera pas non plus oublié avec une offre dédiée aux non-professionnels, débutants ou amateurs. L’excellence de la Manufacture se met ainsi au service de tous. n

Mélanie Le Beller

www.sevresciteceramique.fr

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