Paul Benoit, fondateur de la société Qarnot : «Notre seule limite, c’est la capacité de calcul.» Photo : CD92/Olivier Ravoire
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Dans la chaleur des microprocesseurs

Toute machine qui travaille dégage de la chaleur…. À partir de ce principe, une entreprise de Montrouge a eu l’idée de récupérer l’énergie perdue des serveurs informatiques pour chauffer gratuitement des logements.

Ses parois en aluminium noir et sa tablette en bois massif lui donnent un air élégant. À l’intérieur du QH.1, au lieu des habituelles résistances électriques, trois microprocesseurs font chauffer la machine par leurs calculs. Vous souhaitez changer la température ? Une pression sur les touches + ou – fait varier leur intensité. En récupérant le déchet d’un usage premier, les calculs, pour le recycler vers un nouvel usage, le chauffage, le QH.1 fait de l’économie circulaire avec les déchets du numérique. Un secteur d’activité qui pollue malgré les apparences et des usages dits « dématérialisés ». Dès 2003, alors responsable de R&D informatique dans une grande banque française, Paul Benoit a mesuré cet impact : « La principale nuisance à pallier dans un ordinateur, c’est d’évacuer la chaleur qu’il produit, à cause des ventilateurs, vous allez devoir faire du bruit pour le refroidir. À l’époque, on construisait déjà d’énormes data centers dotés de systèmes de climatisation puissants et coûteux. J’ai pensé à délocaliser ces ordinateurs dans des appartements et des maisons, qui ont besoin d’être chauffés », raconte-t-il. 

Dans la décennie suivante le développement du cloud (louer à distance de la puissance de calcul NDLR) convainc ce geek de mettre à exécution ce qui n’était au départ qu’une « idée rigolote » : « Des études montraient que la quantité d’énergie consommée par le monde de l’informatique doublait tous les cinq ans. Quand j’ai vu les prix pratiqués par les datas centers, je me suis dit que je tenais mon modèle économique ». Aujourd’hui, selon RTE, ces « fermes de données » représenteraient 4 % de la consommation mondiale, un chiffre en constante augmentation…

Portée sociale 

En 2010, Paul Benoit s’associe avec Miroslav Sviezeny pour la partie hardware et créé Qarnot Computing, dont le nom se veut un hommage au physicien Sadi Carnot, pionnier de la thermodynamique. Dix ans plus tard, la start-up se positionne en alternative à Amazon, Google ou Microsoft pour les calculs de haute performance. Elle compte parmi ses clients « les quatre plus grandes banques françaises » et plusieurs studios d’animation. « Ce qui fait la différence à leurs yeux, c’est l’empreinte carbone, la souveraineté (le fait que les calculs soient effectués en France NDLR) et le prix, deux à quatre fois moins cher. Notre seule limite, c’est la capacité de calcul, même si elle se développe de plus en plus ». Grâce à son modèle économique, Qarnot peut rembourser l’électricité de ses clients en chauffage, ces derniers ne supportant que l’achat des machines. Le contrat prévoit aussi un entretien par ses informaticiens-chauffagistes. Premiers à se saisir de cette innovation, les bailleurs sociaux en ont fait une arme contre la précarité énergétique : leurs locataires n’ont plus de chauffage à payer. Le QH.1 équipe ainsi depuis 2015 un immeuble du XVe arrondissement de Paris, depuis septembre une résidence à Bordeaux et sera installé courant 2020 dans un bâtiment du XIe arrondissement. Il apportera aussi une touche écologique à deux projets lauréats du concours « Inventons la métropole du Grand Paris » : « Les Lumières de Pleyel », à Saint-Denis et « Coteau en commun » à Villejuif. Dans les Hauts-de-Seine, il chauffera la future Maison des Langues de Châtenay-Malabry. 

S’il multiplie ses implantations dans les bâtiments innovants, le QH.1 n’est cependant pas une fin en soi. Partant du principe que le radiateur « est l’outil qui sert à montrer le principe », Qarnot a déjà imaginé d’autres façons de recycler l’énergie perdue du numérique. Il y a un an, un partenariat a été passé avec un groupe de la grande distribution Casino, qui met à disposition des entrepôts pour accueillir ses serveurs. En novembre dernier a été lancée la chaudière numérique QB.1, capable de porter l’eau jusqu’à 60°C, bientôt installée, entre autres, dans deux collèges alto-séquanais. Démultipliant les capacités de calculs de Qarnot, ces technologies peuvent en outre fonctionner toute l’année, y compris quand les besoins de chauffage diminuent dans les habitations. 

Pauline Vinatier

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