Chaque année, une trentaine de projets à vocation culturelle sont menés au sein du centre pénitentiaire des Hauts-de-Seine à Nanterre. © CD92/Julia Brechler
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La culture l’esprit libre

Le musée départemental Albert-Kahn s’est associé avec le centre pénitentiaire des Hauts-de-Seine pour proposer aux personnes détenues de réaliser leur propre documentaire sur la Première Guerre mondiale.

Pour ce projet « Fabrique ton docu sur la Première Guerre mondiale », le centre s’est associé avec le collectif Les Dockeurs et le musée départemental Albert-Kahn.©CD92/Julia Brechler

Fond noir, générique. Sur l’écran, en grosses lettres blanches : « Réalisation : les détenus de la Maison d’arrêt des Hauts-de-Seine ». Quand les lumières de la salle de projection se rallument, Victor et Gonçalo ne sont pas peu fiers. « Le résultat final est bon. Je trouve le film très créatif et constructif », se réjouit le premier. « Je ne pensais pas qu’on pourrait  faire un truc comme ça en prison », poursuit le second. Aujourd’hui, c’est dans le jardin d’Albert Kahn que les deux hommes présentent leur travail, un documentaire de quatre minutes sur le quotidien des soldats dans les tranchées pendant la Première Guerre mondiale au son de la Marseillaise et du Boléro de Ravel. Particularité : avant cette restitution, en « liberté », le film a été réalisé entre les quatre murs du centre pénitentiaire des Hauts-de-Seine, à Nanterre. Victor et Gonçalo sont les seuls de leur groupe de onze à avoir bénéficié pour l’occasion d’une permission de sortir (PS). Une bouffée d’oxygène pour eux. « Si on m’avait dit un jour que je serais allé dans un musée ! », s’esclaffe Victor en contemplant les autochromes et les objets d’époque dans l’espace d’exposition aménagé au cœur du jardin.

Chaque année, le centre pénitentiaire mène une trentaine de projets à vocation culturelle comme celui-ci. Cela va de concerts uniques en milieu carcéral à des projets plus longs, parfois sur trois mois. La maison d’arrêt accueillant des personnes en attente de jugement ou condamnées à de courtes peines inférieures à deux ans, les ateliers sont rarement plus longs pour garder le même groupe du début à la fin. Pour ce projet « Fabrique ton docu », le centre s’est associé au musée départemental Albert-Kahn avec lequel il travaille depuis maintenant trois ans. Le rythme est dense : six séances en à peine trois semaines auront été nécessaires pour mettre sur pied ce court métrage. Pour nourrir cette production audiovisuelle, les personnes détenues ont pu s’appuyer sur une mine d’or : la cellule de photographies en couleur montée au sein du ministère des Armées en 1917 à laquelle Albert Kahn a collaboré. Ces documents font aujourd’hui partie du fonds de l’Ecpad, l’Établissement de communication et de production audiovisuelle de la Défense. Sur les quelque vingt mille photos et vingt heures de rush disponibles sur la Première Guerre mondiale, seul un corpus restreint d’une vingtaine d’images et dix minutes de films a été gardé.

Un documentaire de quatre minutes a été présenté à des élèves de troisième de Meudon qui, à leur tour, ont conçu une courte vidéo sur cette même période historique.©CD92/Julia Brechler

Éducation à l’image

Les ateliers n’ont pas été uniquement techniques. Au fil des six séances, les interlocuteurs se sont multipliés avec tout d’abord la présentation du musée Albert-Kahn puis la participation des Archives départementales qui ont fourni d’autres documents comme des lettres, des documents officiels ou des affiches. « On leur a donné la culture de la Première Guerre mondiale, note Clémence Revuz, chargée de médiation et d’action culturelle au musée départemental. On leur a rappelé le matériel nécessaire pour faire des photos à l’époque qui est beaucoup plus lourd que celui d’aujourd’hui, avec les chambres noires. Quand on sait que les temps de pose pouvaient durer à l’époque jusqu’à vingt-cinq secondes, cela implique forcément une reconstitution de certaines scènes, ce qui nous permet aussi d’aborder les notions de propagande et de censure. »

Derrière son ordinateur, Vincent Tejero, lui, s’occupe de la partie montage. Ce réalisateur issu du collectif Les Dockeurs collabore pour la première fois avec le musée et le centre pénitentiaire. « C’est une belle expérience car il y a un vrai échange entre nous et on apprend autant qu’eux. Ils ont suivi toutes les étapes de la construction d’un documentaire avec le dérushage, l’écriture du scénario et le montage. Il y a eu beaucoup de bonnes idées et je n’ai finalement été qu’une petite main ouvrière. Ce sont eux les véritables réalisateurs du film. » Fidèle au credo des Dockeurs, le réalisateur a invité ces apprentis cinéastes à s’interroger, se méfier des images et sans arrêt les questionner. « Il faut aussi voir ce que l’opérateur voulait dire, travailler sur le contexte de ces archives. Si on ne le connaît pas, alors la vérité se distend. » Dans la salle d’activités du centre pénitentiaire, onze paires d’yeux ne l’ont pas lâché pendant toute la préparation. « Ils ont été intéressés et intéressants, résume Marie Langrée, coordinatrice culturelle au service pénitentiaire d’insertion et de probation (Spip) des Hauts-de-Seine. Certains d’entre eux sont férus d’histoire, lisent des romans historiques ou des biographies, donc cette thématique était faite pour eux. » La preuve avec Djaafar qui consulte attentivement les ouvrages historiques apportés ce jour-là par Clémence Revuz. Dès qu’il s’agit de raconter à l’un de ses camarades une séance, l’homme est bavard. Il faut dire que le thème choisi, celui de la guerre, entre en résonnance directe avec son passé « Il me touche car il me rappelle mon histoire personnelle en Algérie et aussi parce que j’adore regarder des documentaires sur la Seconde Guerre mondiale. » À côté, assis sagement sur sa chaise, Jonathan enchaîne les questions pour Vincent Tejero, aussi bien sur le métier de réalisateur que sur l’Histoire. « Je suis fasciné par ces sujets, constate-t-il. Je suis avide de connaissances et curieux, donc cet atelier m’a beaucoup intéressé. » Les onze places disponibles ont d’ailleurs vite trouvé preneur. « Ce sont des ateliers très demandés – pour celui-ci, nous avions par exemple cent quatre-vingt candidats – car ils permettent de sortir de leur cellule où ils restent vingt-deux heures par jour », précise Marie Langrée. Si ce type de projets ne permet pas de bénéficier d’une remise de peine, il peut être un « plus » dans un dossier et est surtout positif pour eux car il prépare l’après, c’est à dire leur sortie. « C’est un vecteur de réinsertion car il constitue un lien avec l’extérieur. Il permet aussi d’apprendre à travailler en groupe et à argumenter, de découvrir des choses sur soi et sur les autres. C’est une manière d’apprendre les règles puisqu’ils sont tous assis autour d’une table pendant plus de deux heures et écoutent l’intervenant. C’est enfin très valorisant pour eux car on les applaudit pour ce qu’ils ont fait. Cela permet de prendre confiance en soi, de se rendre compte qu’ils peuvent faire quelque chose de bien. »

Au-delà de l’expérience du montage, les personnes détenues apprennent le travail en groupe et préparent ainsi leur réinsertion.©CD92/Julia Brechler

Des détenus aux collégiens

Comme tout projet culturel mené au centre pénitentiaire, celui-ci se solde par une restitution. C’est l’objet du second volet de cette initiative, plus intergénérationnel avec la rencontre avec une classe de troisième du collège Bel-Air à Meudon. Cette projection s’apparente symboliquement à un passage de témoin puisque les élèves ont ensuite poursuivi le travail dans leur établissement avec un deuxième documentaire sur la vie à l’arrière du front, toujours entourés de Vincent Tejero mais aussi d’Édouard Lenormand des Dockeurs. Ces heures s’inscrivent dans le cadre du dispositif Éteignez vos portables (EVP) du Département qui offre la possibilité de fréquenter les lieux culturels des Hauts-de-Seine et de se confronter aux œuvres. Selon Marie Langrée, « Cette rencontre permet de casser les clichés et de montrer que les détenus sont des personnes comme les autres ». La vie du documentaire ne s’arrêtera pas à sa simple fabrication et à cette rencontre intime car les films seront ensuite présentés lors d’autres événements comme la Nuit des Musées dans le cadre du dispositif La classe l’œuvre ou aux détenus qui suivent les cours de l’Éducation nationale au sein du centre pénitentiaire.C’est donc un public plus large qui pourra bientôt découvrir le travail de ces détenus devenus apprentis réalisateurs. 

Mélanie Le Beller

 
 
 
 

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