« Le confinement impacte la sociabilité et l’autonomie des ados »

Présidente de la Maison des Adolescents des Hauts-de-Seine et médecin directrice de l’hôpital de jour de Ville-d’Avray, le Dr Dominique Tourrès constate au quotidien les conséquences de l’épidémie et du confinement sur le moral des jeunes.

HDS La crise sanitaire dure depuis plus d’un an. Avez-vous constaté une hausse des demandes d’entretien à la Maison des Adolescents ?

DT Le lieu d’accueil de la Maison des Adolescents des Hauts-de-Seine (MDA92) a été stoppé dans son élan lors du premier confinement après son ouverture en novembre 2018 dans le nord du Département. Pendant cette période, la MDA a continué son accompagnement par séances téléphoniques puis a rouvert en mai 2020. Lors de cette réouverture, il n’y avait au départ pas tellement de demandes. Celles-ci ont commencé à affluer à partir de septembre, avec un pic en décembre qui se poursuit en 2021. Le samedi, sur six heures d’ouverture, l’équipe est amenée à faire six ou sept nouveaux accueils, ce qui est énorme ! Plus globalement, on voit que les accueils spécialisés sont débordés et que les hôpitaux ont beaucoup de mal à répondre aux demandes d’hospitalisation. Il faudra attendre encore un peu pour le voir mais ce mal-être assez puissant se traduira certainement par une hausse du nombre de tentatives de suicide et d’appels à l’aide assez graves.

HDS Quelles sont les angoisses, les maux qui reviennent le plus souvent et quel impact ce confinement a-t-il sur la vie des adolescents ?

DT Beaucoup de jeunes expriment un mal-être car certains ont eu beaucoup de mal à repartir en classe après avoir eu du mal à être confiné. Reprendre le chemin de l’école signifiait pour eux retrouver les soucis : les problèmes de performances scolaires, les relations avec les autres, le fait de quitter le nid familial… L’autre problème de ce confinement, c’est qu’il a énormément impacté la sociabilité et l’autonomie progressive des jeunes, deux marqueurs de la période de l’adolescence. Ils sont obligés de rester chez eux plus qu’à l’accoutumée et se retrouvent moins en groupe, sans parler de leur apprentissage scolaire qui, malgré la bonne volonté des professeurs, en a souffert.  Par ailleurs, ce confinement a énormément accentué les conflits intrafamiliaux et exacerbé les tensions existantes, ce qui est assez logique car être enfermé pendant deux mois avec les parents, c’est une gageure !

HDS Le fait d’être face à une maladie nouvelle et inconnue qui les confronte à la mort renforce-t-il ces angoisses ?

DT Certains adolescents ont des parents avec des problèmes de santé et deviennent angoissés. Ils se sentent coupables de ramener le virus qu’ils pourraient transmettre à leurs parents ou grands-parents. Il y a une autre véritable angoisse : celle de tomber malade. J’ai vu des jeunes qui ont peur pour eux-mêmes, qui se demandent s’ils ne l’ont pas attrapé au moindre rhume.

HDS Certains jeunes se sont retrouvés éloignés de leurs grands-parents pendant cette période…

DT Les ados qui avaient des grands-parents investis – ceux qui s’occupent d’eux le mercredi lorsque les parents travaillent par exemple – étaient inquiets pour eux et souffraient de ne pas les voir. J’ai également rencontré des jeunes confrontés à la mort de leurs grands-parents et qui n’ont pas pu aller à leur enterrement pendant le premier confinement car ils n’habitaient pas à côté. Il est évident que cela a été une période difficile pour eux car ce sont des rituels nécessaires qui permettent d’amorcer un processus de deuil.

HDS Pendant cette période, les ados ont passé plus de temps sur les écrans, que ce soit pour suivre les cours ou garder le contact avec leurs amis. Quelles sont les conséquences sur le rythme de vie ?

DT J’ai vu des jeunes qui jouaient énormément en ligne et notamment la nuit car c’était la seule socialisation qui leur restait. Ceci a entraîné une inversion du rythme nycthéméral et ils ont eu du mal ensuite à reprendre un rythme normal et adéquat. On entend énormément parler des écrans et de la bataille habituelle entre parents et enfants : les parents veulent limiter le temps et le contenu des écrans et les enfants transgressent ces limitations dans leur chambre. Ça a complètement changé ! Avant, il y avait une émancipation en sortant de la maison, désormais l’émancipation se passe dans la chambre, par les écrans. Pendant le confinement, les jeunes ne pouvaient plus faire de sport, avaient moins de loisirs, donc les parents les laissaient beaucoup plus aller sur les écrans.

Avant, il y avait une émancipation en sortant de la maison, désormais l’émancipation se passe dans la chambre, par les écrans.

HDS Le port du masque – systématique désormais - modifie-t-il le rapport à l’autre ?

DT Oui car le visage est un élément très important dans la relation humaine. Le bébé est par exemple très sensible au visage humain, donc le fait de cacher une partie du visage et de ne voir que le haut et les yeux impacte la concentration, l’apprentissage des jeunes et une partie de ce qui fait la relation non verbale.

HDS Quelles conséquences cette épidémie et cette crise sanitaire auront-elles sur le long terme pour les jeunes ? Seront-ils suffisamment résilients selon vous ?

DT Cela dépend des conséquences que cette épidémie aura eu sur leur propre vie, leurs études, leurs parents, leurs grands-parents. Plus la crise dure, plus elle aura forcément de l’impact sur un plus long terme que l’année qui vient de s’écouler. Si tout le monde peut être vacciné en juin et qu’on puisse retrouver une vie normale dès cet été en pouvant partir en vacances, les jeunes seront, je pense, résilients. Maintenant, il est évident que cette crise les a fragilisés et ceux qui ont une conscience économique savent bien que quelqu’un devra, plus tard, payer la note…

La MDA92, une oreille pour les ados

Créée en 2009, la Maison des Adolescents des Hauts-de-Seine est une association qui fédère plusieurs acteurs et praticiens du département spécialisés dans la prise en charge des adolescents. En 2018, elle a ouvert un lieu d’accueil à La Garenne-Colombes pour recevoir les adolescents de 12 à 20 ans et leurs familles. Ceux-ci peuvent être accueillis de manière libre, gratuitement et sans rendez-vous dans un espace confidentiel et dans le respect de l’anonymat par un binôme constitué d’une infirmière et d’un psychologue.

Maison des Adolescents : 18, rue Auguste-Buisson à La Garenne-Colombes. Tèl. 01 47 84 21 76.

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